La mythomanie est une tendance pathologique à mentir et à inventer des histoires, de façon répétée, souvent sans bénéfice évident et parfois en croyant à moitié à ses propres récits. Le mot a été créé en 1905 par le psychiatre français Ernest Dupré. Ce n'est pas un diagnostic officiel : les classifications actuelles ne la reconnaissent pas comme une maladie à part entière, et les chercheurs parlent plutôt de mensonge pathologique.

En une phrase : tout le monde ment un peu, mais le mythomane ment beaucoup, sans raison apparente, et finit par habiter ses mensonges plus confortablement que sa propre vie.

Une histoire de plus, toujours une de plus

Sophie a rencontré Thomas il y a huit mois. Il était drôle, cultivé, il avait vécu deux ans à Montréal, il avait un frère pilote de ligne et un diplôme d'architecte qu'il « n'utilisait plus ». Un soir, chez des amis, quelqu'un lui parle de Montréal, et Thomas se trompe sur le nom du fleuve. Un détail. Puis la mère de Thomas, au téléphone, ne semble pas savoir qu'elle a un fils pilote. Puis le diplôme devient un « master qu'il n'a pas validé ».

Ce qui trouble le plus Sophie, ce n'est pas d'avoir été trompée. C'est que ces mensonges ne servaient à rien. Thomas n'avait pas besoin d'un frère pilote pour lui plaire. Pourquoi inventer ?

C'est la question que pose toute mythomanie. Et la réponse n'est presque jamais celle qu'on imagine.

Mythomanie : de quoi parle-t-on exactement ?

Le mot vient du grec muthos, le récit, la fable, et mania, la folie. Ernest Dupré l'a forgé en 1905 pour décrire une tendance pathologique, plus ou moins volontaire et consciente, au mensonge et à la création de fables imaginaires. Il décrivait plusieurs formes, parmi lesquelles la mythomanie vaniteuse (se vanter, se grandir), maligne (nuire par la médisance, la fausse accusation) et perverse (fabuler pour escroquer).

Le phénomène avait été décrit quelques années plus tôt, en 1891, par le psychiatre allemand Anton Delbrück, sous le nom de pseudologia fantastica : des mensonges spectaculaires, disproportionnés, racontés par des patients qui semblaient presque y croire. C'est encore ce terme que l'on trouve dans la littérature médicale anglophone, à côté de pathological lying.

Aujourd'hui, ni le DSM-5 (le manuel américain) ni la CIM-11 (la classification de l'OMS) ne contiennent de diagnostic « mythomanie ». Le mensonge répété y apparaît seulement comme un trait de certains troubles : la personnalité antisociale, histrionique ou narcissique, le trouble factice. En 2020, deux chercheurs américains, Drew Curtis et Christian Hart, ont plaidé pour qu'il devienne un diagnostic à part entière. Nous y revenons plus bas.

Tout le monde ment : où commence la mythomanie ?

Commençons par une vérité inconfortable : vous mentez. Probablement aujourd'hui.

En 1996, la psychologue Bella DePaulo a demandé à des étudiants et à des adultes de tenir un journal de toutes leurs interactions pendant une semaine. Les étudiants rapportaient en moyenne deux mensonges par jour, les autres adultes un. Pour l'essentiel, de petits mensonges sociaux : « j'adore ton pull », « je suis presque arrivé ».

Mais la moyenne est trompeuse. En 2010, Kim Serota et ses collègues ont interrogé 1 000 Américains sur les mensonges de leurs dernières 24 heures. La moyenne était de 1,65 mensonge par jour. Pourtant, 60 % des participants disaient n'avoir menti à personne. Et près de la moitié de tous les mensonges rapportés venaient de 5 % des participants.

Autrement dit, le mensonge n'est pas réparti équitablement. La plupart des gens mentent peu, et une petite minorité ment énormément. C'est dans cette minorité qu'on trouve les menteurs compulsifs.

Mensonge ordinaireMythomanieManipulationTrouble factice (Münchhausen)
FréquenceOccasionnelleTrès fréquente, sur des annéesSelon les besoinsCentrée sur la maladie
ButÉviter un conflit, être poliSouvent aucun but clair, ou se valoriserObtenir quelque chose, contrôlerÊtre soigné, pris en charge
Taille du mensongePetiteSouvent spectaculaireCalibrée, crédibleSymptômes inventés ou provoqués
Rapport au mensongeSait qu'il mentY croit parfois à moitiéSait très bien qu'il mentSait, mais ne peut s'en empêcher
Face au démentiS'excuse, rectifieInvente une nouvelle histoireRetourne la situation contre vousChange d'hôpital, de médecin

Les 8 signes qui doivent alerter

Aucun de ces signes ne suffit seul. C'est leur accumulation, et leur durée, qui dessinent une mythomanie.

  1. Des histoires grandioses ou héroïques. Un passé extraordinaire, des relations célèbres, des exploits, des drames hors du commun.
  2. Des récits qui changent. Les détails bougent d'une version à l'autre : les dates, les lieux, les personnages.
  3. Des mensonges sans bénéfice. Mentir sur ce qu'on a mangé à midi, sur un film qu'on n'a pas vu, sur un trajet. C'est le signe le plus déroutant pour l'entourage.
  4. Un excès de détails. Les histoires inventées sont souvent trop précises, trop bien construites, comme répétées.
  5. Des thèmes récurrents. Maladie grave, deuil, diplômes, métiers prestigieux, passé dramatique : la mythomanie a ses sujets favoris.
  6. Un nouveau mensonge pour couvrir l'ancien. Pris en défaut, le mythomane n'avoue pas, il construit une explication encore plus élaborée.
  7. Un cloisonnement de l'entourage. Les amis de travail, la famille et le couple ne se rencontrent jamais, ce qui empêche de comparer les versions.
  8. Une forme de conviction. Il ou elle semble croire à ses histoires au moment où il les raconte, ce qui les rend très convaincantes.

Si vous vous posez la question pour vous-même, ces signes se vivent de l'intérieur sous une autre forme : le mensonge sort avant la réflexion, on regrette juste après, et l'on ne sait plus très bien, des mois plus tard, ce qui était vrai.

Pourquoi devient-on mythomane ?

Il n'existe pas de cause unique, et il faut le dire honnêtement : la recherche sur le mensonge pathologique reste mince. Voici ce que l'on sait, et ce qui relève encore de l'hypothèse.

Une compulsion plus qu'un calcul

L'étude de Curtis et Hart (2020) est l'une des rares à avoir interrogé directement des menteurs pathologiques. Sur 623 participants, recrutés en ligne et dans une université, 13 % se reconnaissaient (ou étaient reconnus par leurs proches) comme des menteurs pathologiques : de nombreux mensonges chaque jour, depuis plus de six mois. Ils rapportaient davantage de détresse, de difficultés dans leur vie sociale et professionnelle, et de mises en danger. Surtout, leurs mensonges avaient un caractère compulsif : ils naissaient souvent d'un premier mensonge qu'il fallait ensuite soutenir, et beaucoup étaient faits sans raison apparente.

Ce chiffre de 13 % ne dit rien de la fréquence dans la population : les participants venaient en partie de forums de santé mentale, qui attirent justement les personnes concernées. Mais l'étude change le regard : pour beaucoup de mythomanes, mentir n'est pas une stratégie, c'est une difficulté.

Le cerveau s'habitue au mensonge

En 2016, une équipe de l'University College de Londres (Garrett et al.) a placé des volontaires dans un scanner pendant qu'ils pouvaient mentir pour gagner un peu d'argent. Les premiers mensonges activaient fortement l'amygdale, une région impliquée dans les émotions, qui « signale » l'inconfort. Au fil des mensonges, cette réaction diminuait, et plus elle diminuait, plus le mensonge suivant était gros.

Les chercheurs y voient le mécanisme biologique d'une pente glissante : ce qui commence par de petits arrangements devient de plus en plus facile. L'étude portait sur des mensonges intéressés, pas sur la mythomanie. Mais elle aide à comprendre comment une habitude de mentir peut s'installer et grandir.

Des différences cérébrales, à prendre avec prudence

En 2005, Yaling Yang et ses collègues ont comparé par IRM 12 menteurs pathologiques à des groupes témoins. Les menteurs présentaient 22 à 26 % de substance blanche en plus dans le cortex préfrontal. Les auteurs ont avancé l'hypothèse qu'une connectivité plus riche faciliterait la construction rapide d'histoires. C'est une étude unique, sur un très petit échantillon : elle ouvre une piste, elle ne prouve pas que la mythomanie est « dans le cerveau ».

Ce qui revient souvent dans l'histoire des personnes concernées

Les cliniciens décrivent des facteurs qui reviennent souvent, sans qu'aucun ne soit systématique :

  • une estime de soi fragile, que les récits grandioses viennent compenser (voir l'estime de soi) ;
  • un besoin intense d'admiration ou d'attention ;
  • une enfance où mentir protégeait : parents imprévisibles, punitions disproportionnées, nécessité de cacher ;
  • des troubles associés : certains troubles de la personnalité (narcissique, histrionique, antisociale), l'impulsivité, parfois un TDAH ;
  • un début à l'adolescence, d'après les mêmes chercheurs américains, à l'âge où l'on construit son identité.

Mythomanie, manipulation, pervers narcissique : ne pas tout confondre

Face à quelqu'un qui ment beaucoup, le mot « pervers narcissique » vient vite. Il ne convient pas toujours.

Le manipulateur ment pour obtenir quelque chose : de l'argent, du contrôle, une position. Ses mensonges sont calibrés pour être crus, et il sait très bien ce qu'il fait. C'est ce que décrit l'article sur les techniques des manipulateurs. Quand le mensonge sert à vous faire douter de votre propre mémoire, on parle de gaslighting.

Le mythomane ment souvent sans but, ou pour se grandir. Ses mensonges sont parfois si énormes qu'ils se trahissent eux-mêmes. Il est souvent le premier à en souffrir.

Les deux peuvent coexister, évidemment. Un trait narcissique marqué s'accompagne fréquemment d'histoires embellies, et les personnalités perverses narcissiques utilisent le mensonge comme un outil. Mais confondre les deux conduit à de mauvaises réactions : on ne se protège pas d'un manipulateur comme on aide un menteur compulsif.

Le cas particulier du syndrome de Münchhausen

En 1951, le médecin britannique Richard Asher a décrit dans The Lancet des patients qui allaient d'hôpital en hôpital avec des histoires médicales dramatiques et inventées. Il les a baptisés du nom du baron de Münchhausen, héros de récits d'aventures invraisemblables. On parle aujourd'hui de trouble factice : la personne invente ou provoque des symptômes pour être prise en charge comme malade. C'est une forme très particulière de mensonge pathologique, centrée sur la maladie.

Deux visages de la mythomanie

Thomas, 34 ans, est celui de l'histoire du début. Quand Sophie le confronte enfin, il ne nie pas tout. Il pleure, explique qu'il « ne sait pas pourquoi » il a inventé son frère, que c'est « sorti tout seul » le premier soir et qu'ensuite il ne pouvait plus revenir en arrière. Ce que Thomas oublie de dire, et qu'il découvrira en thérapie : il ment comme ça depuis le collège, depuis qu'il a appris qu'une histoire spectaculaire lui valait une place dans le groupe.

Lucas, 16 ans, s'est inventé sur les réseaux une vie qui n'est pas la sienne : un père chef d'entreprise, des voyages, une petite amie dans une autre ville. Ses parents le découvrent par hasard. Leur première réaction est la colère. La seconde, plus utile, est de lui demander ce que cette vie inventée lui apporte. Réponse : « au moins là-bas, je ne suis pas le gros de la classe ». Ce que ses parents oubliaient : le mensonge d'un adolescent est souvent un symptôme avant d'être une faute.

Comment réagir face à un mythomane ?

  1. Ne cherchez pas l'aveu public. Confronter quelqu'un devant témoins avec des preuves déclenche presque toujours un nouveau mensonge, plus élaboré. Parlez en privé, calmement.
  2. Parlez du comportement, pas de la personne. « Je ne sais plus quand te croire, et ça m'abîme » ouvre plus de portes que « tu es un menteur ».
  3. Vérifiez ce qui compte vraiment. Inutile de traquer chaque détail. Mais pour l'argent, les papiers, la santé, les enfants, appuyez-vous sur des documents, pas sur la parole.
  4. Protégez-vous financièrement. Pas de prêt, de compte joint ou de signature engageante sans vérification. C'est la règle la plus importante quand la mythomanie touche à l'argent.
  5. Posez une limite claire. « Si tu me mens encore sur X, je ne pourrai pas continuer comme ça. » Et tenez-la.
  6. Encouragez une démarche de soin, sans en faire une condition humiliante. Beaucoup de menteurs compulsifs souffrent de ce qu'ils font et ne savent pas à qui le dire.
  7. Prenez soin de vous. Vivre avec quelqu'un qui ment fait douter de son propre jugement. Parler à un tiers (ami, psychologue) aide à garder les pieds sur terre.

Je mens tout le temps : comment arrêter ?

Si vous vous reconnaissez dans cet article, le fait même de le lire est un premier pas. Quelques pistes, en attendant d'en parler à un professionnel :

  • repérez les situations où le mensonge sort : la peur d'être jugé·e, l'envie d'impressionner, la fatigue, une question inattendue ;
  • gagnez une seconde : « attends, je réfléchis » laisse le temps de choisir la vérité ;
  • rectifiez vite : « en fait, ce n'est pas tout à fait vrai » est beaucoup plus facile à dire dans la minute que dans un an ;
  • commencez par un lieu sûr : une personne de confiance, ou un thérapeute, à qui tout dire sans conséquence.

Il n'existe pas de traitement validé spécifiquement pour le mensonge pathologique, faute d'études. Les psychothérapies, notamment les thérapies cognitives et comportementales, travaillent sur ce qui le nourrit : l'estime de soi, l'anxiété sociale, l'impulsivité. Si vous hésitez à franchir le pas, voyez comment savoir si j'ai besoin de voir un psy.

Quand consulter

  • les mensonges ont des conséquences graves : dettes, perte d'emploi, problèmes judiciaires, rupture ;
  • la personne invente ou provoque des symptômes médicaux ;
  • les mensonges s'accompagnent de comportements dangereux ou d'une grande détresse ;
  • vous ne savez plus vous-même ce qui est vrai dans votre histoire ;
  • vous êtes proche d'un mythomane et vous sentez que vous perdez pied.

5 idées reçues sur la mythomanie

« Un mythomane sait toujours qu'il ment. » Pas toujours. Dupré parlait déjà d'une tendance « plus ou moins volontaire et consciente ». Certains finissent par confondre, au moins par moments, leurs récits et leurs souvenirs.

« On repère un menteur à son regard. » C'est faux pour à peu près tout le monde. Une méta-analyse de Bond et DePaulo (2006), portant sur 24 483 personnes, montre qu'on distingue un mensonge d'une vérité dans 54 % des cas, à peine mieux que le hasard. Les yeux fuyants ne veulent rien dire.

« Mythomane, c'est pervers narcissique. » Les deux peuvent coexister, mais le mythomane ment souvent sans but et en souffre, là où le manipulateur ment pour obtenir quelque chose.

« Ça ne se soigne pas. » Il n'existe pas de médicament contre la mythomanie, mais une psychothérapie peut aider à comprendre ce que le mensonge compense et à reprendre le contrôle. Comme pour beaucoup de compulsions, la reconnaissance du problème change beaucoup.

« Les enfants qui mentent deviennent mythomanes. » Mentir fait partie du développement normal de l'enfant : c'est même le signe qu'il comprend que les autres n'ont pas accès à ses pensées. Ce qui doit alerter, c'est un mensonge massif, persistant, qui ne recule pas avec l'âge.

En résumé

  • La mythomanie est une tendance pathologique à mentir et à inventer des histoires, souvent sans bénéfice évident. Le mot date de 1905 (Ernest Dupré).
  • Ce n'est pas un diagnostic officiel ; la recherche parle de mensonge pathologique ou de pseudologia fantastica (Delbrück, 1891).
  • La plupart des gens mentent peu : près de la moitié des mensonges viennent de 5 % des personnes (Serota et al., 2010).
  • Le mensonge pathologique est souvent compulsif et source de détresse pour la personne elle-même (Curtis et Hart, 2020).
  • Le cerveau s'habitue au mensonge : plus on ment, moins l'amygdale réagit (Garrett et al., 2016).
  • Face à un mythomane : parler en privé, vérifier ce qui compte vraiment, se protéger financièrement, poser des limites.

Sources et références