Une personne altruiste est une personne qui agit pour le bien des autres sans attendre de contrepartie, parfois au détriment de son propre intérêt. Le mot altruisme a été inventé au XIXᵉ siècle par le philosophe français Auguste Comte, à partir de autrui, comme le contraire exact d'égoïsme. Son antonyme est donc « égoïste ».

En une phrase : l'altruiste n'est pas celui qui n'a pas d'intérêt à aider, c'est celui pour qui le bien de l'autre est devenu, en partie, son propre intérêt.

Une scène ordinaire

Quai de métro, 18 h 40. Un homme âgé trébuche, son sac se renverse, des oranges roulent sous les pieds des voyageurs. Une vingtaine de personnes le voient. Trois s'arrêtent. L'une d'elles, une femme d'une trentaine d'années, rattrape le bras du vieil homme, ramasse les oranges, attend avec lui que la rame suivante arrive. Elle va rater son propre train. Elle ne le connaît pas, elle ne le reverra jamais.

Pourquoi elle, et pas les dix-sept autres ? C'est toute la question de l'altruisme. Elle passionne depuis deux siècles philosophes, biologistes et psychologues, et leurs réponses sont plus surprenantes qu'on ne le croit.

Altruiste : définition et origine du mot

Altruiste, adjectif et nom : qui se soucie des autres et agit pour leur bien de façon désintéressée. L'altruisme désigne cette disposition, ou le comportement lui-même.

Le mot n'a pas deux siècles. Auguste Comte, le fondateur du positivisme, l'a forgé au milieu du XIXᵉ siècle (on date généralement son apparition de son Système de politique positive, publié à partir de 1851) à partir de l'ancien français altrui, « autrui ». Il cherchait un mot qui soit l'antonyme précis d'égoïsme. L'anglais l'a emprunté au français quelques années plus tard.

MotCe qu'il désigneNuance avec « altruiste »
AltruisteAgir pour le bien des autres, sans contrepartieLe terme de référence
GénéreuxDonner volontiers (temps, argent, attention)Plus large : on peut être généreux par plaisir ou par statut
PhilanthropeAider l'humanité, souvent par des dons importantsUne échelle collective, souvent financière
EmpathiqueRessentir et comprendre ce que vit l'autreUne capacité, pas un acte : on peut comprendre sans aider
BienveillantVouloir du bien à l'autreUne intention, pas forcément suivie d'action
ÉgoïstePrivilégier son propre intérêtL'antonyme direct
ÉgocentriqueTout ramener à soiUn défaut de perspective plus qu'un choix

La différence entre empathie et altruisme mérite qu'on s'y arrête : l'empathie est la capacité à ressentir ce que vit l'autre, l'altruisme est le fait d'agir pour lui. On peut avoir beaucoup d'empathie et peu agir, ou agir par principe sans ressentir grand-chose. Nous avons consacré un article complet à l'empathie.

L'altruisme existe-t-il vraiment ?

C'est le vieux soupçon : derrière chaque bonne action se cacherait un intérêt. La bonne conscience, la réputation, le plaisir d'être remercié. Si j'aide parce que ça me fait du bien, suis-je vraiment altruiste ?

L'expérience d'Elaine

Le psychologue américain Daniel Batson a voulu trancher la question par l'expérience. Dans une série d'études publiées à partir de 1981, des participants regardaient une jeune femme, « Elaine », recevoir de petits chocs électriques désagréables. On leur proposait de prendre sa place. Pour certains, il était facile de partir sans aider ; pour d'autres, ils devaient continuer à la regarder souffrir s'ils refusaient.

Si l'on n'aidait que pour faire cesser son propre malaise, ceux qui pouvaient partir facilement auraient dû partir. Ce n'est pas ce qui s'est passé : les participants qui ressentaient beaucoup d'empathie pour Elaine prenaient sa place même quand ils pouvaient s'en aller. Batson en a tiré l'hypothèse empathie-altruisme : l'empathie produit une motivation véritablement tournée vers le bien de l'autre. Le débat philosophique n'est pas clos, mais l'idée que tout altruisme est « au fond égoïste » a perdu beaucoup de terrain.

Ce que dit la biologie de l'évolution

Pour un biologiste, aider un autre à ses dépens est une énigme : la sélection naturelle devrait éliminer les comportements qui coûtent sans rapporter. Deux grandes réponses ont été proposées :

  • la sélection de parentèle : aider ses proches, c'est aider des gènes que l'on partage ;
  • l'altruisme réciproque, décrit par le biologiste Robert Trivers en 1971 : j'aide aujourd'hui, tu m'aideras demain.

Ces deux mécanismes expliquent beaucoup de comportements animaux. Ils peinent à expliquer les humains. En 2003, les économistes Ernst Fehr et Urs Fischbacher ont résumé dans Nature des dizaines d'expériences : les humains coopèrent avec des inconnus qu'ils ne reverront jamais, et sont même prêts à payer de leur poche pour punir ceux qui trichent. Ce mélange de générosité et de sens de la justice est, d'après eux, une singularité de notre espèce.

Est-on altruiste dès le berceau ?

En 2006, Felix Warneken et Michael Tomasello, à l'Institut Max-Planck de Leipzig, ont publié dans Science une expérience devenue célèbre. Un adulte faisait tomber une pince à linge « par accident », ou n'arrivait pas à ouvrir un placard les bras chargés. Des enfants de 18 mois, qui parlaient à peine, se levaient spontanément pour l'aider. Sans qu'on le leur demande, sans récompense, sans même un regard d'encouragement.

Les chercheurs ont observé des comportements comparables, mais moins constants, chez trois jeunes chimpanzés. Leur conclusion : l'envie d'aider apparaît très tôt, avant l'éducation morale. L'éducation, la culture et l'expérience la renforcent ou l'émoussent ensuite.

Pourquoi aider rend heureux

C'est l'un des résultats les plus solides de la psychologie positive. En 2008, Elizabeth Dunn, Lara Aknin et Michael Norton ont publié dans Science trois études concordantes. Les personnes qui consacraient une plus grande part de leurs revenus aux autres étaient plus heureuses. Et quand on donnait au hasard une petite somme à des participants en leur demandant de la dépenser soit pour eux, soit pour quelqu'un d'autre, ceux qui l'avaient dépensée pour autrui étaient plus heureux le soir même.

Ce n'est pas une particularité des pays riches. En 2013, la même équipe a analysé des données de 136 pays : la dépense « prosociale » était associée à davantage de bonheur dans les pays pauvres comme dans les pays riches, et des expériences menées au Canada, en Ouganda, en Inde et en Afrique du Sud allaient dans le même sens.

Le lien va jusqu'à la santé. En 2005, le chercheur Stephen Post a passé en revue les études sur le sujet : les personnes généreuses et engagées auprès des autres ont, en moyenne, un meilleur bien-être, une meilleure santé et une plus longue vie. Avec une réserve qu'il souligne lui-même : à condition de ne pas être submergé par les tâches d'aide. Nous y revenons.

Les altruistes extraordinaires

Certaines personnes vont très loin. Aux États-Unis, des personnes donnent chaque année un rein à un inconnu, qu'elles ne rencontreront peut-être jamais, sans aucune compensation. La psychologue Abigail Marsh a voulu comprendre ce qui les distinguait.

En 2014, elle a comparé par IRM 19 donneurs de ce type à des personnes témoins. Les donneurs avaient une amygdale droite plus volumineuse, plus réactive aux visages effrayés, et ils reconnaissaient mieux la peur chez les autres. C'est exactement l'inverse de ce qu'on observe chez les personnes psychopathes, dont l'amygdale réagit moins à la détresse d'autrui (sur ce sujet, voyez notre test de psychopathie). Marsh y voit un continuum : nous serions tous situés quelque part entre une grande insensibilité et une grande sensibilité à la peur des autres.

Pourquoi on n'aide pas toujours

Si l'envie d'aider est si naturelle, pourquoi les dix-sept autres voyageurs du quai ne se sont-ils pas arrêtés ? La psychologie sociale a deux réponses célèbres, et elles ne parlent pas de bonté.

L'effet du témoin

En 1968, John Darley et Bibb Latané ont fait croire à des étudiants, qui discutaient par interphone, que l'un d'eux faisait une crise d'épilepsie. Quand l'étudiant se croyait seul à entendre, 85 % allaient chercher de l'aide avant la fin de la crise. Quand il croyait que quatre autres personnes l'entendaient aussi, ils n'étaient plus que 31 %. C'est l'effet du témoin : plus il y a de monde, plus chacun se sent dispensé, parce que la responsabilité se dilue.

Le bon Samaritain pressé

En 1973, Darley et Batson ont demandé à des étudiants en théologie de préparer un exposé, pour certains sur la parabole du bon Samaritain, puis de se rendre dans un autre bâtiment. Sur le chemin, un homme était affalé dans une entrée, toussant et gémissant. Le sujet de l'exposé ne changeait presque rien. Ce qui comptait, c'était le temps : 63 % des étudiants qui n'étaient pas pressés s'arrêtaient, contre 10 % de ceux à qui l'on avait dit qu'ils étaient en retard. Certains ont littéralement enjambé l'homme pour aller parler de charité.

La leçon de ces deux expériences est utile : ne pas aider tient souvent moins à l'égoïsme qu'à la situation. Ce qui veut dire qu'on peut se préparer. Quand vous êtes témoin d'une situation, désignez quelqu'un (« vous, en veste bleue, appelez le 15 ») au lieu de lancer un appel général.

Quand l'altruisme devient un piège

Aider fait du bien, jusqu'au moment où cela fait du mal. La chercheuse Barbara Oakley a donné un nom à ce versant sombre en 2013 : l'altruisme pathologique, quand les efforts pour aider finissent par nuire, à soi ou à l'autre.

Il prend des formes très concrètes :

  • ne jamais savoir dire non, par peur de décevoir (pourquoi je n'arrive pas à dire non) ;
  • le syndrome du sauveur : s'attacher à des personnes en difficulté pour se sentir utile, quitte à s'oublier ;
  • l'épuisement des aidants : soignants, proches aidants, bénévoles qui donnent sans jamais recharger ;
  • aider sans demander : décider à la place de l'autre de ce qui est bon pour lui, et l'empêcher de faire seul ;
  • s'effacer pour ne pas déranger, au point de taire ses propres besoins (pourquoi j'ai peur de déranger).

Le critère est simple à énoncer, plus difficile à appliquer : l'altruisme sain est choisi, l'altruisme piégé est subi. Si aider vous laisse vidé·e, amer·e ou en colère, ce n'est plus de la générosité, c'est une obligation que vous vous imposez. L'article poser ses limites sans culpabiliser propose des phrases concrètes pour en sortir.

Trois façons d'être altruiste

Élodie, 31 ans, infirmière, se décrit comme « quelqu'un qui aime aider ». Elle remplace ses collègues, garde les enfants de sa sœur, écoute les problèmes de tout le monde jusqu'à minuit. Depuis six mois, elle pleure dans sa voiture avant de prendre son service. Ce qu'Élodie oublie : on ne peut pas donner longtemps ce qu'on ne reçoit jamais. Son altruisme est réel, mais il n'a plus de limites, et c'est ce qui l'épuise.

Samir, 58 ans, est bénévole deux soirs par semaine dans une association d'aide alimentaire depuis sa retraite anticipée. Il dit que c'est « égoïste », parce que ça lui fait du bien. Il a raison et tort à la fois : le plaisir qu'il y prend n'enlève rien à l'aide qu'il apporte. C'est exactement ce que décrivent les études de Dunn et Post. Ce que Samir ne dit pas : il a choisi ses deux soirs, et il refuse le troisième qu'on lui demande.

Clara, 26 ans, n'aime pas les grandes déclarations. Elle ne fait pas de bénévolat, mais elle remarque toujours le collègue isolé à la cantine, envoie un message à l'ami qui traverse une rupture, laisse passer la personne pressée à la caisse. Ce qu'elle oublie : ces petits gestes, répétés, sont aussi de l'altruisme, et ils comptent davantage, au quotidien, que les grands élans.

Comment savoir si l'on est altruiste ?

Quelques signes, sans valeur de diagnostic :

  1. vous remarquez spontanément quand quelqu'un a besoin d'aide ;
  2. vous aidez même quand personne ne le saura ;
  3. le bonheur des autres vous fait sincèrement plaisir ;
  4. vous donnez de votre temps, pas seulement de votre argent ;
  5. vous êtes capable de dire non quand aider vous coûte trop.

Le cinquième point surprend souvent. Il est pourtant ce qui distingue l'altruisme durable de l'épuisement.

Comment être plus altruiste sans s'épuiser

  • Choisissez vos causes. Mieux vaut un engagement régulier et choisi que dix sollicitations subies.
  • Donnez du temps et de l'attention, pas seulement de l'argent : ce sont les formes d'aide les plus associées au bien-être.
  • Aidez de façon concrète et visible. Les études de Dunn suggèrent que le bonheur est plus grand quand on voit l'effet de son aide.
  • Demandez avant d'aider. « Tu as besoin d'un coup de main ou plutôt que je t'écoute ? »
  • Acceptez d'être aidé·e. L'altruisme est une relation, pas un sens unique.
  • Gardez du temps pour recharger. C'est la condition que rappelle Stephen Post : le bénéfice disparaît quand on est submergé.

4 idées reçues sur l'altruisme

« L'altruisme pur n'existe pas. » Les expériences de Batson montrent qu'une motivation tournée vers le bien de l'autre existe bel et bien, au moins quand on ressent de l'empathie. Que l'aide fasse aussi plaisir ne la rend pas fausse.

« Les altruistes sont naïfs. » Les études de Fehr montrent que les humains les plus coopératifs sont aussi ceux qui sanctionnent volontiers les tricheurs. La générosité va souvent avec un sens aigu de la justice.

« Aider rend toujours heureux. » Seulement quand l'aide est choisie et qu'on n'est pas submergé. L'aide contrainte ou sans limite mène à l'épuisement, pas au bonheur.

« On naît altruiste ou pas. » L'envie d'aider apparaît dès 18 mois chez presque tous les enfants. Ce qui varie ensuite dépend beaucoup de l'éducation, de l'expérience et des situations.

En résumé

  • Être altruiste, c'est agir pour le bien des autres sans attendre de contrepartie.
  • Le mot a été créé par Auguste Comte au XIXᵉ siècle, à partir de autrui, comme le contraire d'égoïsme.
  • Les enfants aident spontanément dès 18 mois (Warneken et Tomasello, 2006).
  • Dépenser pour les autres rend plus heureux que dépenser pour soi, dans 136 pays (Dunn et al., 2008 ; Aknin et al., 2013).
  • On aide moins quand il y a beaucoup de témoins (85 % seul, 31 % à cinq) ou quand on est pressé (63 % contre 10 %).
  • L'altruisme devient un piège quand il est subi plutôt que choisi : c'est l'altruisme pathologique.

Sources et références