L'empathie est la capacité à comprendre et à ressentir ce que vit une autre personne, tout en sachant que ce vécu est le sien et pas le nôtre. Les psychologues en distinguent généralement trois formes : l'empathie cognitive (comprendre), l'empathie émotionnelle (ressentir) et l'empathie compassionnelle (avoir envie d'aider). Elle n'est ni la sympathie, ni la compassion, et elle peut épuiser quand elle n'est pas régulée.

En une phrase : l'empathie, c'est ressentir avec l'autre sans oublier qui est qui.

Votre amie vous appelle. Sa voix est blanche, elle vient d'apprendre que son contrat ne sera pas renouvelé. Avant même qu'elle ait fini sa phrase, quelque chose se serre dans votre ventre. Vous imaginez la lettre, le bureau à vider, la peur du loyer. Vous ne vivez pas sa situation. Et pourtant, une partie de vous la vit un peu.

Ce petit serrement, c'est l'empathie. Le plus étonnant, c'est la suite : vous pouvez soit l'aider à y voir clair, soit rester trois jours avec une boule au ventre qui ne vous appartient pas. Même point de départ, deux destinations très différentes. Tout l'enjeu de l'empathie est là.

Qu'est-ce que l'empathie ?

Le mot est jeune. Il vient de l'allemand Einfühlung (« ressentir de l'intérieur »), utilisé à la fin du XIXe siècle par le philosophe Theodor Lipps pour décrire la façon dont on « entre » dans une œuvre d'art. Le psychologue Edward Titchener l'a traduit en anglais par empathy en 1909, et le terme a ensuite migré vers la psychologie des relations.

Aujourd'hui, la définition la plus partagée par les chercheurs tient en deux conditions :

  1. Je ressens ou je comprends un état émotionnel proche de celui de l'autre.
  2. Je sais que cet état vient de lui, pas de moi.

C'est la seconde condition qui fait toute la différence. Les neuroscientifiques Tania Singer et Olga Klimecki insistent sur ce point dans leur synthèse de 2014 : dans l'empathie, on ressent avec quelqu'un, mais on ne se confond pas avec lui. Quand cette frontière entre soi et l'autre disparaît, on ne parle plus d'empathie mais de contagion émotionnelle : un phénomène plus primitif, déjà présent chez les bébés (un nourrisson qui se met à pleurer parce qu'un autre pleure dans la pièce).

Les chercheurs Jean Decety et Philip Jackson ont proposé en 2004 un modèle devenu classique. Pour eux, l'empathie repose sur quatre briques qui doivent fonctionner ensemble :

  • des représentations partagées : voir quelqu'un souffrir active en partie les mêmes circuits que notre propre souffrance ;
  • la conscience de soi : savoir que je suis distinct·e de l'autre ;
  • la flexibilité mentale : être capable d'adopter un point de vue qui n'est pas le mien ;
  • la régulation émotionnelle : ne pas me laisser submerger par ce que je ressens.

Retirez une brique et l'empathie se déforme. Sans la dernière, par exemple, elle déborde. On y reviendra.

Quels sont les 3 types d'empathie ?

La distinction la plus utilisée dans le grand public vient du psychologue Paul Ekman, spécialiste des émotions, popularisée ensuite par Daniel Goleman (l'auteur de L'Intelligence émotionnelle). Elle sépare trois façons d'être empathique, qui peuvent exister indépendamment les unes des autres.

L'empathie cognitive : comprendre ce que l'autre ressent

C'est la capacité à se représenter l'état mental de quelqu'un : ce qu'il pense, ce qu'il ressent, pourquoi il réagit ainsi. On parle aussi de prise de perspective ou de théorie de l'esprit. Elle est froide, au sens où elle ne demande pas de ressentir quoi que ce soit. Un bon négociateur, un bon vendeur ou un bon joueur de poker en ont beaucoup.

L'empathie émotionnelle : ressentir avec l'autre

Ici, on ne se contente plus de comprendre : on éprouve une part de l'émotion de l'autre. Le ventre qui se serre au téléphone, les larmes qui montent devant un film, la gêne quand quelqu'un se ridiculise en public (oui, la gêne par procuration en fait partie). C'est la forme la plus intense, et la plus coûteuse.

L'empathie compassionnelle : avoir envie d'aider

La troisième forme ajoute un mouvement : je comprends, je ressens, et je suis poussé·e à agir pour soulager l'autre. C'est ce que les chercheurs appellent souvent la préoccupation empathique (empathic concern). Le psychologue Daniel Batson a montré dès 1981 qu'elle était une vraie source de motivation altruiste : les personnes qui ressentaient de la préoccupation pour quelqu'un l'aidaient même quand il leur était facile de s'en aller.

TypeLa question qu'il poseExempleCe qu'il peut donner sans les autres
CognitiveQu'est-ce qu'il ressent, et pourquoi ?« Je vois bien qu'elle a peur de perdre son logement. »Une compréhension froide, qui peut servir à manipuler
ÉmotionnelleQu'est-ce que ça me fait ?« J'ai la gorge serrée en l'écoutant. »Une souffrance partagée qui épuise sans aider
CompassionnelleQu'est-ce que je peux faire ?« Je lui propose de relire son CV ce soir. »Une aide maladroite si elle ne comprend pas le besoin réel

Ce tableau dit quelque chose d'important : aucune forme n'est suffisante seule. L'empathie cognitive sans les autres, c'est l'outil préféré des manipulateurs, qui comprennent très bien ce que vous ressentez pour mieux s'en servir. L'empathie émotionnelle sans régulation, c'est l'éponge qui finit essorée.

Empathie, sympathie, compassion : quelle différence ?

Ces mots sont employés comme des synonymes. Ils ne le sont pas, et la confusion explique beaucoup de malentendus (« mais je compatis, moi ! » ; « tu ne fais que me plaindre »).

NotionCe qui se passePhrase typique
Contagion émotionnelleJe ressens l'émotion de l'autre sans savoir qu'elle vient de lui(on pleure sans savoir pourquoi)
EmpathieJe ressens ou comprends ce qu'il vit, en sachant que c'est le sien« Je sens à quel point c'est dur pour toi. »
SympathieJe suis touché·e par ce qui lui arrive, mais de l'extérieur« Oh, je suis désolé·e pour toi. »
CompassionJe ressens de la chaleur pour lui et l'envie de soulager sa souffrance« Je suis là. Qu'est-ce qui t'aiderait ? »
PitiéJe le regarde souffrir d'en haut« Le pauvre… »

La nuance entre empathie et compassion est la plus intéressante, parce qu'elle a été mesurée dans le cerveau. On y vient juste après.

Que se passe-t-il dans le cerveau quand on est empathique ?

Quand on voit quelqu'un se cogner le doigt, une partie des régions qui s'activent lorsqu'on a mal soi-même s'allume aussi : surtout l'insula antérieure et le cortex cingulaire antérieur. C'est ce qu'on appelle les représentations partagées : le cerveau « rejoue » une version atténuée de ce que vit l'autre.

L'expérience la plus parlante vient de l'équipe de Tania Singer, à l'institut Max-Planck de Leipzig. En 2014, Olga Klimecki et ses collègues ont entraîné des volontaires, d'abord à l'empathie (ressentir le plus possible la souffrance d'autrui), puis à la compassion (lui adresser de la chaleur et de la bienveillance). Devant des vidéos de personnes en détresse, le résultat a été net :

  • après l'entraînement à l'empathie, les participants ressentaient davantage d'émotions négatives, et les régions de la douleur partagée s'activaient plus fort ;
  • après l'entraînement à la compassion, ces émotions négatives diminuaient, les émotions positives augmentaient, et c'était un tout autre réseau cérébral qui s'allumait, lié à la récompense et à l'affiliation.

Autrement dit, ressentir la souffrance de l'autre fait mal ; lui vouloir du bien fait du bien. Les auteurs y voient une piste pour protéger les soignants et les aidants de l'épuisement. C'est sans doute la découverte la plus utile de ce champ de recherche.

Et les fameux « neurones miroirs » ?

Vous avez sûrement lu que l'empathie s'expliquait par les neurones miroirs, découverts chez le singe dans les années 1990 par l'équipe de Giacomo Rizzolatti. L'idée a séduit : des neurones qui s'activent quand je fais un geste et quand je vois quelqu'un le faire, voilà la base biologique de la compréhension d'autrui !

Soyons honnêtes : c'est très exagéré. Le neuroscientifique Gregory Hickok a détaillé en 2009 les « huit problèmes » de cette théorie, et la communauté scientifique est aujourd'hui beaucoup plus prudente. Les neurones miroirs participent sans doute à la perception des actions, mais l'empathie mobilise un réseau bien plus large, qui inclut la mémoire, le langage, la régulation des émotions et la représentation de soi. Aucune « zone de l'empathie » unique n'existe.

D'où vient l'empathie ? Est-ce qu'on naît empathique ?

Un peu des deux. La contagion émotionnelle est présente dès les premiers jours. La vraie empathie, celle qui distingue soi et l'autre, apparaît plus tard : vers 1 an et demi à 2 ans, des tout-petits commencent à réconforter quelqu'un qui pleure, en lui tendant un jouet ou leur doudou. La psychologue Carolyn Zahn-Waxler a documenté ces comportements de préoccupation pour autrui dès 1992, en suivant des enfants à la maison entre 1 et 2 ans et demi.

Le doudou tendu à un adulte en larmes, c'est touchant, et c'est aussi révélateur : l'enfant offre ce qui le console, lui. Il ressent la détresse, il veut aider, mais il ne sait pas encore se mettre à la place de l'autre. L'empathie cognitive viendra plus tard, avec la théorie de l'esprit (vers 4-5 ans), et continuera de s'affiner jusqu'à l'âge adulte.

Entre les deux, l'environnement compte énormément. Un enfant dont les émotions ont été accueillies et nommées apprend à reconnaître celles des autres. Un enfant qui a dû surveiller en permanence l'humeur d'un parent imprévisible développe souvent une empathie hyper-vigilante : il lit les visages à la perfection, mais pour se protéger. C'est fréquent chez les enfants de mères narcissiques, qui deviennent des adultes capables de détecter le moindre changement de ton dans une pièce.

Comment savoir si on est très empathique ?

Il n'existe pas de diagnostic d'empathie, mais les chercheurs la mesurent avec des questionnaires validés. Le plus utilisé, l'Indice de réactivité interpersonnelle (IRI) du psychologue Mark Davis (1983), la découpe en quatre dimensions :

  1. La prise de perspective : la tendance à adopter spontanément le point de vue des autres.
  2. La préoccupation empathique : la chaleur et l'inquiétude qu'on ressent pour les personnes en difficulté.
  3. L'imagination (fantasy) : la facilité à s'identifier aux personnages d'un livre ou d'un film.
  4. La détresse personnelle : l'anxiété et le malaise qu'on ressent soi-même face à la souffrance d'autrui.

Cette quatrième dimension est la plus intéressante, parce qu'elle n'est pas « plus d'empathie » : c'est de l'empathie qui se retourne contre soi. Une personne peut avoir un score très élevé en détresse personnelle et un score faible en préoccupation empathique. Elle souffre beaucoup devant la souffrance… et a surtout envie de fuir.

Voici quelques signes qu'on est plutôt du côté très empathique :

  • vous sentez l'ambiance d'une pièce en y entrant, avant que quiconque ait parlé ;
  • les gens se confient à vous facilement, parfois des inconnus ;
  • vous pleurez devant des films, des publicités, des reportages ;
  • vous avez du mal à regarder des scènes de violence ou d'humiliation, même fictives ;
  • une dispute entre deux autres personnes vous met mal à l'aise physiquement ;
  • vous anticipez les besoins des autres, souvent avant les vôtres ;
  • vous avez besoin de temps seul·e pour « décharger » après une journée chargée en relations ;
  • vous ressentez la gêne des autres comme si c'était la vôtre.

Si vous vous reconnaissez dans la plupart de ces phrases, et surtout dans les trois dernières, vous avez probablement aussi des traits d'hypersensibilité. Notre test d'hypersensibilité peut vous aider à y voir plus clair.

Quand l'empathie devient-elle trop lourde ?

Il y a un moment où l'empathie cesse d'être une qualité pour devenir un poids. Les chercheurs ont mis des noms précis sur ce basculement.

La détresse empathique

Daniel Batson, encore lui, a montré en 1987 que la préoccupation empathique et la détresse personnelle sont deux émotions différentes, avec des effets opposés. La première pousse à aider l'autre. La seconde pousse surtout à faire cesser son propre malaise, ce qui peut passer par l'aide, mais aussi par la fuite, l'évitement ou l'agacement contre la personne qui souffre.

Vous connaissez peut-être ce moment étrange où, devant un proche qui va mal, vous vous sentez irrité·e, voire en colère contre lui. Ce n'est pas un manque de cœur. C'est souvent une détresse empathique qui déborde.

La fatigue compassionnelle

Le psychologue Charles Figley a popularisé dans les années 1990 la notion de fatigue compassionnelle (compassion fatigue) pour décrire l'usure des soignants, des thérapeutes, des travailleurs sociaux, de tous ceux dont le métier consiste à être exposés à la souffrance des autres. Elle ressemble au burn-out, avec une particularité : on devient progressivement moins capable de ressentir pour les autres. Comme si le système, saturé, se mettait en veille.

Le terme est d'ailleurs discuté. Les travaux de Klimecki et Singer suggèrent que ce n'est pas la compassion qui fatigue, mais l'empathie émotionnelle non régulée. Certains chercheurs préfèrent donc parler de fatigue empathique. La nuance n'est pas que théorique : elle indique la sortie.

Léa, 34 ans, ou l'infirmière qui ne pleurait plus

Léa est infirmière en oncologie depuis huit ans. Pendant les premières années, elle pleurait parfois dans sa voiture en rentrant. Elle se souvient des prénoms, des familles, des derniers mots. Puis, un hiver, elle s'est rendu compte qu'elle annonçait une mauvaise nouvelle à une patiente en pensant à sa liste de courses. Elle a eu honte. « Je suis devenue un robot. »

Ce qu'elle oublie, c'est que ce détachement n'est pas un défaut de caractère : c'est un mécanisme de protection d'un système empathique qui a trop porté sans jamais se décharger. Elle n'a pas perdu son empathie. Elle l'a mise en sécurité. Le travail, pour elle, n'a pas été de « ressentir à nouveau plus fort », mais d'apprendre à ressentir autrement : moins de souffrance partagée, plus de chaleur envers les patients… et envers elle-même.

L'hyperempathie au quotidien

On n'a pas besoin d'être soignant·e pour s'épuiser. Les personnes très empathiques le font souvent dans leur vie privée : elles portent les humeurs de leur conjoint, les soucis de leurs amis, les tensions familiales. Elles finissent par absorber les émotions des autres comme une éponge, puis par se sentir responsables de ce que les autres ressentent. C'est le moment où l'empathie a perdu sa deuxième condition : la frontière entre soi et l'autre.

Hypersensible et empathique, est-ce la même chose ?

Pas tout à fait, mais les deux se recoupent beaucoup. L'hypersensibilité, que la psychologue Elaine Aron a nommée sensory processing sensitivity, désigne une sensibilité plus forte à tous les stimuli : bruits, lumières, ambiances, émotions. L'empathie en est une composante, pas la totalité.

Une étude d'imagerie menée par Bianca Acevedo et Elaine Aron en 2014 a observé que, face à des photos de visages exprimant des émotions, les personnes avec un score élevé d'hypersensibilité activaient plus fortement des régions liées à la conscience, à l'intégration sensorielle et à l'empathie. L'étude ne portait que sur 18 participants, ce qui invite à la prudence, mais elle va dans le sens de ce que rapportent les personnes concernées. Pour aller plus loin : l'hypersensibilité, la comprendre et en faire une force.

On peut donc être très empathique sans être hypersensible (supporter très bien le bruit et la foule, mais être bouleversé·e par la détresse d'un ami). L'inverse est plus rare.

Pourquoi certaines personnes manquent-elles d'empathie ?

« Il n'a aucune empathie. » La phrase revient souvent, et elle recouvre des réalités très différentes.

Le narcissisme : une empathie qui ne s'allume pas toute seule

Le manque d'empathie fait partie des critères du trouble de la personnalité narcissique. Mais une étude de 2014 a nuancé ce portrait. Erica Hepper, Claire Hart et Constantine Sedikides ont montré que les personnes aux traits narcissiques marqués ressentaient effectivement moins d'empathie face à quelqu'un en souffrance… sauf quand on leur demandait explicitement de se mettre à sa place. Dans ce cas, leur empathie déclarée et même leur fréquence cardiaque se rapprochaient de celles des autres participants.

Conclusion des auteurs : chez les narcissiques, le manque d'empathie n'est pas une incapacité, plutôt une absence d'effort spontané. C'est à la fois rassurant (ça peut bouger) et plus inquiétant (ils peuvent comprendre, et choisir de ne pas en tenir compte). Le portrait est plus sombre encore chez le pervers narcissique, où l'empathie cognitive peut être bien développée et mise au service de l'emprise.

La psychopathie : comprendre sans ressentir

Les chercheurs décrivent souvent la psychopathie comme une dissociation : une empathie cognitive relativement préservée (comprendre ce que l'autre ressent) et une empathie émotionnelle très faible (ne pas en être affecté). C'est ce qui rend certains profils si déroutants : ils lisent parfaitement vos émotions, et elles ne leur font rien.

L'autisme : une autre façon d'entrer en relation

Les personnes autistes ont longtemps été décrites comme « manquant d'empathie ». Le psychologue Simon Baron-Cohen a d'ailleurs créé en 2004 un questionnaire, le Quotient d'empathie, sur lequel les adultes autistes obtenaient des scores plus bas en moyenne. Mais le tableau est aujourd'hui beaucoup plus nuancé : les difficultés portent surtout sur l'empathie cognitive (décoder des signaux sociaux implicites), rarement sur la préoccupation pour autrui. Beaucoup d'autistes décrivent même une empathie émotionnelle très intense.

Le chercheur autiste Damian Milton a proposé en 2012 la notion de problème de la double empathie : la difficulté de compréhension est réciproque. Les personnes non autistes ont tout autant de mal à lire les autistes que l'inverse. Ce n'est pas un défaut d'un côté, c'est un décalage entre deux façons de fonctionner. Si la question vous concerne, notre test d'autisme adulte donne un premier repère, sans remplacer un bilan.

Le manque d'empathie passager

Et puis il y a tous les manques d'empathie ordinaires, qui ne disent rien de la personnalité : l'épuisement, le stress chronique, la dépression, la colère, le sentiment d'être soi-même incompris. Quand on est vidé, on n'a plus de place pour l'autre. Ce n'est pas un trait, c'est un état.

Karim, 41 ans, « trop rationnel »

Karim entend depuis des années la même phrase de sa compagne : « Tu n'as aucune empathie. » Quand elle lui raconte une dispute avec sa sœur, il propose aussitôt trois solutions. Elle se ferme. Il ne comprend pas : il l'a écoutée, il veut l'aider.

Ce qu'il oublie, c'est qu'il a beaucoup d'empathie compassionnelle (il veut agir) et une bonne empathie cognitive (il a compris le problème), mais qu'il saute l'étape émotionnelle, celle qui dit « je sens que ça t'a blessée ». Sa compagne n'a pas besoin de solutions, pas tout de suite. Elle a besoin de se sentir rejointe. Le jour où il a commencé par « ça a dû te faire mal », la conversation a changé. Les principes de l'écoute active disent exactement ça : refléter avant de résoudre.

Idées reçues à démonter

« Les femmes sont naturellement plus empathiques »

C'est ce que montrent les questionnaires, où les femmes se décrivent en moyenne comme plus empathiques. Mais dès 1983, Nancy Eisenberg et Randy Lennon ont observé que cet écart dépendait fortement de la méthode : important quand on demande aux gens de s'évaluer eux-mêmes, il devient faible ou disparaît quand on mesure des réactions physiologiques ou faciales. Une partie de la différence tient donc à ce que chacun pense devoir être, plus qu'à ce qu'il ressent.

« Plus on est empathique, mieux c'est »

Le psychologue Paul Bloom, longtemps professeur à Yale, a fait sensation avec un livre provocateur, Against Empathy (2016), puis un article de synthèse en 2017. Sa thèse : l'empathie émotionnelle fonctionne comme un projecteur. Elle éclaire intensément une personne, celle qu'on voit, qui nous ressemble, dont on connaît le prénom, et laisse les autres dans l'ombre. Elle nous fait parfois préférer un individu à mille, ou un proche à un inconnu bien plus en danger. Bloom ne plaide pas pour l'indifférence, mais pour une compassion raisonnée. On n'est pas obligé d'aller aussi loin que lui pour retenir l'idée : l'empathie est un point de départ, pas une boussole morale.

« Les jeunes ont perdu leur empathie »

Une méta-analyse de Sara Konrath et ses collègues (2011), portant sur 72 échantillons et près de 14 000 étudiants américains entre 1979 et 2009, a trouvé une baisse de la préoccupation empathique et de la prise de perspective, surtout après 2000. Le résultat a beaucoup circulé. Mais il porte sur des étudiants américains, sur des questionnaires où l'on se décrit soi-même, et il ne dit rien des causes. Difficile d'en tirer une loi générale sur « les jeunes ».

« Un narcissique ne peut pas ressentir d'empathie »

On l'a vu avec l'étude de Hepper : il le peut, quand on l'y pousse. C'est justement ce qui rend les relations avec ces profils si confuses : des moments de vraie tendresse, puis plus rien.

« Être empathique, c'est absorber les émotions des autres »

Non. C'est même l'inverse de l'empathie au sens strict. Absorber, c'est perdre la frontière entre soi et l'autre, ce qui relève de la contagion émotionnelle ou de la détresse personnelle. L'empathie mature consiste à ressentir avec l'autre tout en restant soi.

Comment développer son empathie sans s'épuiser ?

Il y a deux publics pour cette section : ceux qui voudraient mieux comprendre les autres, et ceux qui comprennent trop. Les pistes sont souvent les mêmes.

1. Nommer ce qu'on ressent avant de nommer ce que ressent l'autre

C'est contre-intuitif, mais l'empathie commence par soi. Une personne qui identifie mal ses propres émotions (on parle d'alexithymie quand cette difficulté est marquée) a beaucoup plus de mal à reconnaître celles des autres. Apprendre à gérer ses émotions au quotidien est la base de tout le reste.

2. Remplacer « je ressens ta douleur » par « je te veux du bien »

C'est la leçon directe des travaux de Klimecki et Singer. Face à quelqu'un qui souffre, essayez de passer consciemment de « je souffre avec toi » à « je suis de ton côté, je te souhaite d'aller mieux ». Concrètement : moins de récits mentaux catastrophes (« et si elle perdait son appartement… »), plus de chaleur tournée vers la personne. Ce déplacement est de ceux qu'on peut entraîner, et il protège.

3. Poser des questions plutôt que deviner

L'empathie cognitive se trompe souvent. On projette ce qu'on ressentirait à sa place, comme l'enfant qui tend son doudou. Une question simple corrige le tir : « Qu'est-ce qui serait le plus utile pour toi, là, maintenant ? Que je t'écoute, que je t'aide à trouver une solution, ou que je te change les idées ? »

4. Refléter avant de résoudre

C'est le cas de Karim. Une phrase de reconnaissance (« ça a l'air vraiment épuisant ») vaut souvent plus que trois conseils. La communication non violente en a fait l'un de ses piliers : entendre le sentiment et le besoin derrière les mots.

5. Lire des romans

Ce n'est pas une blague. La dimension « imagination » de l'échelle de Davis mesure précisément cette capacité à entrer dans la tête d'un personnage. Plusieurs études ont suggéré un lien entre la lecture de fiction et la prise de perspective, avec des résultats encore discutés. Au pire, vous aurez lu de bons livres.

6. Poser des limites claires

Pour les très empathiques, c'est la piste la plus importante. Vous pouvez comprendre la détresse de quelqu'un et refuser de la porter à sa place. Vous pouvez écouter une amie pendant une heure et dire que vous n'avez plus d'énergie ce soir. Poser ses limites sans culpabiliser n'est pas un manque d'empathie : c'est ce qui la rend durable.

7. Prévoir des sas de décompression

Les soignants qui tiennent sur la durée ont presque tous des rituels : marcher dix minutes après le service, une douche « symbolique », un carnet où l'on dépose ce qu'on a entendu. L'idée est de marquer physiquement la fin de l'exposition à la souffrance des autres, pour que le système nerveux sache qu'il peut redescendre.

Quand consulter ?

L'empathie elle-même n'est pas un trouble. Mais certaines situations méritent l'aide d'un·e professionnel·le :

  • vous vous sentez vidé·e en permanence par les émotions des autres, au point de fuir les relations ;
  • vous ne ressentez plus rien face à des situations qui vous touchaient avant (signe possible de fatigue compassionnelle ou de dépression) ;
  • votre métier vous expose à la souffrance d'autrui et vous avez des troubles du sommeil, de l'irritabilité, des pensées envahissantes ;
  • vous vivez avec quelqu'un dont le manque d'empathie vous fait du mal, et vous doutez de vos propres perceptions.

Un médecin généraliste, un·e psychologue ou un·e psychiatre peuvent vous aider à faire le point. Si vous traversez une période de détresse intense ou avez des idées suicidaires, le 3114 (numéro national de prévention du suicide) répond 24 h/24, gratuitement. En cas de violences dans le couple, le 3919 est joignable gratuitement et anonymement.

En résumé

  • L'empathie, c'est comprendre et ressentir ce que vit l'autre en sachant que c'est le sien.
  • Elle a trois formes : cognitive (comprendre), émotionnelle (ressentir), compassionnelle (vouloir aider). Aucune ne suffit seule.
  • Elle se distingue de la contagion émotionnelle (pas de frontière soi-autre), de la sympathie (être touché de l'extérieur) et de la compassion (chaleur et envie d'aider).
  • Ressentir la souffrance de l'autre use ; lui vouloir du bien protège. C'est la leçon des travaux de Singer et Klimecki.
  • Trop d'empathie mal régulée mène à la détresse empathique et à la fatigue compassionnelle.
  • Le manque d'empathie a des causes très différentes : narcissisme, psychopathie, épuisement, ou simple décalage de fonctionnement, comme dans l'autisme.
  • L'empathie se travaille : nommer ses propres émotions, poser des questions, refléter avant de résoudre, poser des limites.

Sources et références