L'asexualité désigne le fait de ne pas ressentir d'attirance sexuelle envers les autres, ou très peu. Une personne asexuelle peut tomber amoureuse, vivre en couple, avoir une libido et même des relations sexuelles, mais le désir de sexualité dirigé vers quelqu'un est absent ou rare. Ce n'est ni une maladie, ni un trouble, ni un choix comme l'abstinence : la plupart des chercheurs la considèrent comme une orientation sexuelle à part entière, qui concernerait environ 1 % de la population.
En une phrase : être asexuel, ce n'est pas manquer de quelque chose, c'est ne pas être attiré sexuellement par les autres, et vivre très bien quand on n'a pas à s'en justifier.
Maëlle a 26 ans. Au lycée, ses amies parlaient des garçons qu'elles trouvaient « trop canons ». Elle hochait la tête, choisissait un nom au hasard, comme on apprend une langue étrangère. À 20 ans, elle a eu un copain qu'elle aimait vraiment. Les câlins, oui. Le reste, elle l'acceptait, sans comprendre ce qu'on y trouvait. Elle s'est demandé si elle était cassée, frigide, traumatisée sans le savoir. Elle a fait des prises de sang. Tout était normal.
Un soir, elle est tombée sur un mot dans un forum. Elle l'a lu trois fois. Puis elle a pleuré, de soulagement.
Si vous lisez cet article pour vous, ou pour comprendre quelqu'un que vous aimez, voici ce qu'on sait aujourd'hui de l'asexualité.
Qu'est-ce que l'asexualité ?
Le psychologue canadien Anthony Bogaert, l'un des premiers chercheurs à avoir étudié le sujet, propose une distinction qui éclaire tout : il faut séparer l'attirance sexuelle (le fait d'être attiré par une personne en particulier) du désir sexuel ou de la libido (l'énergie sexuelle en général, qui peut exister sans cible).
Une personne asexuelle ne ressent pas, ou presque pas, d'attirance sexuelle envers les autres. Cela ne dit rien, en revanche, de :
- sa libido, qui peut être présente, faible ou absente ;
- son attirance romantique, c'est-à-dire l'envie d'une relation amoureuse ;
- ses pratiques, qui varient beaucoup d'une personne à l'autre.
L'asexualité se distingue de trois situations avec lesquelles on la confond souvent :
| Situation | Ce qui se passe | Différence avec l'asexualité |
|---|---|---|
| Abstinence ou célibat | On choisit de ne pas avoir de relations sexuelles | L'attirance existe, c'est le comportement qui est choisi |
| Baisse de libido | Le désir diminue après une période où il existait (stress, fatigue, dépression, médicaments, hormones) | C'est un changement, souvent vécu comme une perte |
| Aversion sexuelle liée à un traumatisme | La sexualité fait peur ou dégoûte à cause d'une expérience passée | La cause est identifiable et la souffrance est au premier plan |
Ces distinctions ne sont pas toujours nettes dans la vraie vie. Mais elles aident à poser la bonne question : est-ce que j'ai toujours été comme ça, et est-ce que j'en souffre ?
Combien de personnes sont asexuelles ?
Le chiffre le plus cité vient d'une étude publiée par Anthony Bogaert en 2004 dans le Journal of Sex Research. Il a réanalysé une grande enquête britannique menée auprès de plus de 18 000 personnes. Environ 1 % des participants ont choisi la réponse : « Je n'ai jamais ressenti d'attirance sexuelle pour qui que ce soit. »
Un pour cent, c'est peu en apparence. Rapporté à la France, cela représenterait plusieurs centaines de milliers de personnes. Et ce chiffre est probablement une estimation basse : la question portait sur le fait de n'avoir jamais ressenti d'attirance, ce qui exclut tout le spectre des personnes qui en ressentent rarement.
Dans l'étude de Bogaert, l'asexualité était un peu plus fréquente chez les femmes que chez les hommes. Les raisons de cet écart restent discutées.
Le spectre asexuel : demisexuel, graysexuel et autres nuances
Beaucoup de personnes ne se reconnaissent ni dans « jamais » ni dans « comme tout le monde ». La communauté asexuelle a forgé des mots pour ces nuances. On parle de spectre asexuel, souvent abrégé en « ace » (prononcé à l'anglaise, comme ace, l'as).
- Asexuel : peu ou pas d'attirance sexuelle envers les autres.
- Graysexuel (ou gris-asexuel) : une attirance sexuelle rare, faible, ou ressentie seulement dans certaines circonstances.
- Demisexuel : une attirance sexuelle qui n'apparaît qu'après la formation d'un lien affectif fort. Pas d'attirance pour un inconnu, même très beau ; parfois une attirance pour un ami de longue date.
- Aromantique : peu ou pas d'attirance romantique. Une personne peut être asexuelle sans être aromantique, et inversement.
Cette distinction entre attirance sexuelle et attirance romantique, parfois appelée modèle de l'attirance divisée, est l'un des apports les plus utiles de la réflexion asexuelle. Elle permet de dire, par exemple : « Je suis asexuelle et hétéroromantique », c'est-à-dire sans attirance sexuelle mais avec l'envie de relations amoureuses avec des hommes.
On parle aussi de la façon dont une personne asexuelle vit la sexualité elle-même :
- indifférente : ni envie ni rejet, elle peut avoir des relations sexuelles pour faire plaisir ou par curiosité ;
- favorable : elle peut apprécier certains aspects de la sexualité sans ressentir d'attirance ;
- répulsée : la sexualité la met mal à l'aise ou la dégoûte.
Ces catégories ne sont pas des cases à cocher. Ce sont des mots qui aident certaines personnes à se comprendre et à l'expliquer. Si aucun ne vous va, ce n'est pas grave.
Comment savoir si on est asexuel·le ?
Il n'existe pas de test fiable, et c'est une bonne chose : personne d'autre que vous ne peut définir votre orientation. Quelques questions peuvent toutefois vous aider à y voir clair.
- Quand les autres disent qu'une personne est « attirante », est-ce que je comprends de quoi ils parlent ? Je peux trouver quelqu'un beau comme on trouve un paysage beau, sans envie de contact sexuel.
- Ai-je déjà eu envie d'une relation sexuelle avec une personne précise ? Pas avec « quelqu'un » en général, avec cette personne-là.
- Quand j'ai eu des relations sexuelles, qu'est-ce qui m'y poussait ? Le désir de l'autre, la curiosité, faire plaisir, la peur d'être anormal·e, ou une attirance réelle ?
- Est-ce que ça a toujours été comme ça ? Ou est-ce un changement récent, lié à une période difficile ?
- Est-ce que j'en souffre pour moi-même, ou seulement à cause du regard des autres ?
Si les réponses dessinent une absence d'attirance ancienne et stable, sans souffrance propre, le mot « asexuel·le » peut vous parler. Si elles décrivent un changement récent ou une détresse importante, la piste est sans doute ailleurs (voir plus bas, « Quand consulter »).
Hugo, 34 ans, a longtemps pensé qu'il avait « une libido faible ». Il se masturbe de temps en temps, sans penser à personne en particulier, et n'a jamais compris pourquoi ses amis parlaient sans cesse de leurs conquêtes. Avec Amélie, sa compagne depuis six ans, il est heureux, complice, très tendre. Ce qu'il oublie quand il se dit « pas normal » : sa libido fonctionne très bien. C'est l'attirance pour une autre personne qui n'a jamais été là. Le jour où il a fait cette distinction, il a pu en parler à Amélie autrement qu'en s'excusant.
Que dit la recherche sur les personnes asexuelles ?
La psychologue Lori Brotto (université de la Colombie-Britannique) a mené en 2010 l'une des premières études approfondies, auprès de 187 personnes asexuelles recrutées via la communauté AVEN. Plusieurs résultats ont fait date :
- la réponse sexuelle des participants était plus faible que la moyenne, mais elle n'était pas vécue comme une source de détresse ;
- chez les hommes asexuels, la fréquence de la masturbation était comparable à celle des hommes non asexuels, ce qui confirme que libido et attirance sont deux choses différentes ;
- il n'y avait pas de taux plus élevé de troubles psychiques que dans la population générale ;
- les personnes asexuelles en couple avec des partenaires non asexuels disaient devoir négocier la place de la sexualité dans la relation.
L'asexualité a longtemps été confondue avec un trouble du désir. C'est en partie corrigé : depuis 2013, la cinquième édition du DSM, le manuel de référence des troubles mentaux de l'Association américaine de psychiatrie, précise que le diagnostic de trouble du désir sexuel ne doit pas être posé lorsque le faible désir s'explique par le fait que la personne s'identifie comme asexuelle. C'est une avancée importante, obtenue notamment grâce aux efforts de la communauté asexuelle.
L'asexualité dans le couple
C'est souvent la question la plus angoissante, pour la personne asexuelle comme pour son ou sa partenaire.
Il existe des couples formés de deux personnes asexuelles, et des couples dits mixtes, où l'un est asexuel et l'autre non (on dit parfois allosexuel). Ces derniers sont les plus nombreux, et ils peuvent très bien fonctionner, à condition de sortir du non-dit.
Ce qui aide :
- Nommer les choses tôt. Pas forcément au premier rendez-vous, mais avant que l'autre ne bâtisse des attentes sur un malentendu. « Je t'aime, et je ne ressens pas d'attirance sexuelle. Ce n'est pas toi, c'est moi, littéralement. »
- Séparer l'amour et le désir. Pour le ou la partenaire non asexuel·le, l'absence d'attirance peut ressembler à un rejet. Elle ne l'est pas. L'attachement et la tendresse peuvent être immenses.
- Négocier, sans se forcer. Certains couples trouvent un équilibre avec une sexualité moins fréquente, d'autres avec d'autres formes d'intimité, d'autres encore avec des arrangements plus ouverts. Aucune solution n'est la bonne pour tout le monde. La seule règle : personne ne doit se forcer durablement, ni se sentir coupable de ses besoins.
- Inventer d'autres langages. Massages, siestes, bains, rituels du soir, mots doux : beaucoup de couples mixtes découvrent une intimité riche, différente du modèle habituel.
- Se faire aider si ça coince. Un sexologue ou un thérapeute de couple ouvert à ces questions peut aider à trouver un terrain d'entente sans chercher à « guérir » qui que ce soit.
Si vous vivez une baisse de désir dans un couple installé, ce qui est une situation différente, notre article pourquoi je n'ai plus envie de mon copain explore les causes les plus fréquentes.
Le regard des autres : invisibilité et injonctions
Dans une culture où la sexualité est présentée comme un indicateur de santé, d'épanouissement et même de réussite, l'asexualité dérange. Les personnes asexuelles rapportent souvent les mêmes phrases :
- « Tu n'as pas encore rencontré la bonne personne. »
- « C'est tes hormones, va voir un médecin. »
- « Tu as dû vivre un traumatisme. »
- « Ça va te passer. »
Ces remarques partent souvent d'une bonne intention. Elles produisent pourtant une invisibilisation : l'idée que l'asexualité n'existe pas vraiment, qu'elle est un problème en attente de solution. Beaucoup de personnes asexuelles passent des années à se croire anormales avant de découvrir qu'elles ne sont pas seules.
La communauté s'est organisée en ligne à partir de 2001, avec la création du réseau AVEN (Asexual Visibility and Education Network) par l'Américain David Jay. Elle a ses symboles, comme le drapeau à quatre bandes noire, grise, blanche et violette, ou la bague noire portée au majeur de la main droite. Une semaine de visibilité, l'Ace Week, a lieu chaque année fin octobre.
Comment en parler à ses proches ?
Personne n'est obligé de faire un « coming out ». L'orientation est une information personnelle, et vous pouvez très bien ne la partager qu'avec un ou une partenaire, ou avec personne. Mais si vous en ressentez le besoin, quelques repères aident à ce que la conversation se passe bien.
Choisissez d'abord une personne sûre. Un ami ouvert, une sœur, un cousin : quelqu'un dont la réaction vous inquiète peu. Une première conversation réussie donne de l'assurance pour les suivantes.
Préparez une phrase simple. Les gens ne connaissent souvent pas le mot, ou en ont une idée fausse. « Je suis asexuelle : je ne ressens pas d'attirance sexuelle pour les autres. Ça ne veut pas dire que je ne peux pas aimer, ni que j'ai un problème. » Deux phrases suffisent pour commencer.
Attendez-vous aux idées reçues. « Tu n'as pas rencontré la bonne personne », « c'est une phase ». Vous n'êtes pas obligé·e de convaincre tout le monde le jour même. Vous pouvez simplement dire : « Je comprends que ce soit nouveau pour toi. Prends le temps d'y réfléchir. » Envoyer un article ou une ressource fiable peut aider ceux qui ont besoin de lire avant de comprendre.
Distinguez curiosité et intrusion. Certaines questions sont légitimes (« Est-ce que tu veux être en couple un jour ? »). D'autres ne regardent personne (« Mais tu as déjà essayé ? »). Vous avez le droit de dire : « Ça, je préfère le garder pour moi. »
Pour les parents. Si votre enfant adolescent ou adulte vous dit qu'il est asexuel, la réaction la plus aidante est la même que pour toute orientation : le remercier de sa confiance, éviter de chercher une cause ou un remède, et lui demander ce dont il a besoin. Beaucoup de jeunes asexuels se sentent déjà en décalage avec leurs amis ; savoir que la maison est un endroit où l'on n'a pas à se justifier compte énormément.
Maëlle a choisi de commencer par sa meilleure amie, Sofia, un dimanche, en marchant le long du canal. Sofia a d'abord ri, mal à l'aise : « Mais tout le monde a envie, non ? » Puis elle a posé des questions, beaucoup. Une semaine plus tard, elle lui a envoyé un message : « J'ai lu des trucs. Je crois que je comprends mieux pourquoi tu détestais nos soirées où on parlait que de mecs. Pardon. » Ce que Maëlle avait oublié en redoutant cette conversation : les gens qui nous aiment ont parfois juste besoin d'un peu de temps pour rattraper ce qu'on a mis des années à comprendre.
5 idées reçues sur l'asexualité
« C'est une maladie ou un problème hormonal. » Non. Les personnes asexuelles n'ont pas de profil hormonal particulier, et le DSM-5 exclut explicitement l'asexualité du diagnostic de trouble du désir. Une baisse de désir récente peut avoir une cause médicale ; une asexualité ancienne et sereine n'en est pas une.
« Les asexuels ne tombent pas amoureux. » Beaucoup tombent amoureux, vivent en couple, se marient, ont des enfants. L'attirance romantique et l'attirance sexuelle sont distinctes.
« Les asexuels n'ont jamais de relations sexuelles. » Certains n'en ont jamais, d'autres en ont, par amour, par curiosité ou pour leur partenaire. L'asexualité décrit une attirance, pas un comportement.
« C'est le résultat d'un traumatisme. » Pour la grande majorité, non. Et faire de l'asexualité le symptôme d'une blessure revient à la nier. Si un traumatisme a entraîné un rejet de la sexualité, c'est une autre situation, qui mérite un accompagnement adapté.
« C'est une mode venue des réseaux sociaux. » L'étude de Bogaert portait sur des données collectées au début des années 1990, bien avant les réseaux sociaux. Ce qui est récent, ce n'est pas l'asexualité, c'est le vocabulaire pour la nommer.
Quand consulter
L'asexualité n'a pas besoin d'être soignée. Il est en revanche utile de consulter un médecin, un sexologue ou un psychologue si :
- votre désir a diminué récemment alors qu'il existait avant (une baisse de libido peut être liée à la dépression, à certains médicaments comme les antidépresseurs, à des troubles hormonaux, à l'épuisement) ;
- la sexualité vous fait peur, vous dégoûte ou vous rappelle une expérience difficile ;
- vous ressentez de la douleur pendant les rapports ;
- vous vous sentez contraint·e à des relations sexuelles que vous ne voulez pas ;
- la question vous plonge dans une détresse importante, de la honte ou de l'isolement.
Choisissez de préférence un professionnel qui connaît l'asexualité et ne cherche pas à vous « réparer ». Si vous traversez une période de grande détresse, le 3114 répond 24 h/24. Si vous avez subi des violences sexuelles, le 3919 et les associations d'aide aux victimes peuvent vous accompagner.
En résumé
- L'asexualité, c'est peu ou pas d'attirance sexuelle envers les autres. Ce n'est ni un trouble, ni un choix, ni une abstinence.
- Elle concernerait environ 1 % de la population selon l'étude de Bogaert (2004), sans doute davantage en comptant tout le spectre.
- Il faut distinguer attirance sexuelle, libido et attirance romantique : une personne asexuelle peut avoir une libido et tomber amoureuse.
- Le spectre inclut les personnes graysexuelles et demisexuelles.
- Les études ne montrent pas plus de troubles psychiques chez les personnes asexuelles, et le DSM-5 les exclut du diagnostic de trouble du désir.
- En couple, la clé est de nommer les choses et de négocier sans se forcer.
Sources et références
- Bogaert, A. F. (2004). Asexuality: Prevalence and associated factors in a national probability sample. The Journal of Sex Research, 41(3), 279-287.
- Bogaert, A. F. (2006). Toward a conceptual understanding of asexuality. Review of General Psychology, 10(3), 241-250.
- Brotto, L. A., Knudson, G., Inskip, J., Rhodes, K., & Erskine, Y. (2010). Asexuality: A mixed-methods approach. Archives of Sexual Behavior, 39(3), 599-618.
- AVEN : Asexual Visibility and Education Network.
- Wikipédia : Asexualité.