L'aversion est une forte répulsion envers une chose, une situation ou une personne, qui donne envie de l'éviter. On peut avoir de l'aversion pour un aliment, pour le risque, pour le conflit, pour un collègue. Le mot vient du latin aversio, « action de se détourner ». En psychologie, il désigne plus précisément une réaction d'évitement apprise ou spontanée, et il apparaît dans plusieurs notions célèbres : l'aversion gustative, l'aversion à la perte, l'aversion au risque.

En une phrase : l'aversion, c'est le mouvement intérieur qui dit « pas ça » avant même qu'on ait pris le temps de réfléchir, et elle se trompe plus souvent qu'on ne le croit.

Le cassoulet de 2009

Julien, 36 ans, ne peut plus voir un cassoulet. L'odeur seule lui soulève le cœur. Pourtant, enfant, c'était son plat préféré. Tout a basculé un soir de 2009 : un cassoulet en boîte, mangé à la va-vite, suivi d'une nuit de gastro-entérite. Le cassoulet n'y était sans doute pour rien, c'était un virus qui circulait. Mais son corps a fait le lien, une fois pour toutes. Quinze ans plus tard, l'aversion est intacte.

Cette histoire banale illustre une des découvertes les plus étonnantes de la psychologie, et dit beaucoup de choses sur ce qu'est une aversion : une réaction forte, rapide, apprise parfois en une seule fois, et très difficile à raisonner.

Aversion : définition et origine du mot

Le mot aversion vient du latin aversio, de avertere, « détourner ». L'aversion est d'abord un mouvement : se détourner de ce qui déplaît. Dans le langage courant, elle désigne une antipathie violente, une répugnance (« avoir de l'aversion pour le mensonge », « prendre quelqu'un en aversion »).

En psychologie, le terme a un sens plus technique. Un stimulus aversif est quelque chose que l'on cherche à éviter ou à faire cesser : un bruit fort, une douleur, une odeur, une critique. L'aversion est donc liée à l'un des deux grands moteurs du comportement : on s'approche de ce qui fait du bien, on s'éloigne de ce qui fait mal.

Aversion, dégoût, phobie, haine : quelles différences ?

AversionDégoûtPhobieHaine
Ce que c'estUne forte répulsion qui pousse à éviterUne émotion de rejet face à ce qui paraît sale ou contaminantUne peur intense et disproportionnéeUne hostilité durable envers quelqu'un
Réaction typiqueSe détourner, refuserNausée, grimace, reculPanique, fuite, évitement massifEnvie de nuire, rancœur
ObjetTrès varié (aliments, risque, conflit, personnes)Surtout aliments, corps, saleté, comportements « répugnants »Objet ou situation précis (araignées, avion, vide)Une personne ou un groupe
IntensitéDe légère à forteForte et immédiateTrès forte, handicapanteForte et persistante

L'aversion est donc un terme large. Le dégoût en est souvent une composante (aversion pour un aliment), la phobie en est une forme extrême et anxieuse, et la haine en est une forme hostile.

L'aversion gustative : l'effet Garcia

Une découverte qui a surpris tout le monde

Dans les années 1960, le psychologue américain John Garcia étudiait les effets des radiations sur des rats. Il a remarqué quelque chose d'inattendu : les rats qui avaient bu de l'eau sucrée avant d'être exposés aux rayons, qui leur donnaient la nausée plusieurs heures plus tard, refusaient ensuite cette eau sucrée.

En 1966, Garcia et Robert Koelling ont publié l'expérience qui allait faire date. Ils ont associé de l'eau ayant un goût particulier à un son et une lumière, puis soit à une nausée, soit à un choc électrique. Résultat : les rats associaient la nausée au goût, mais pas au son ni à la lumière ; et ils associaient le choc électrique au son et à la lumière, mais pas au goût. Le cerveau ne fait pas n'importe quel lien : il est « préparé » à relier ce qu'on avale à ce qui rend malade.

Cette découverte a bousculé la psychologie de l'époque, qui pensait que n'importe quelle association pouvait s'apprendre aussi facilement. On parle depuis d'aversion gustative conditionnée, ou d'effet Garcia. Ses particularités sont remarquables :

  • elle s'installe en une seule fois ;
  • elle fonctionne même si la nausée survient plusieurs heures après le repas ;
  • elle persiste même quand on sait que l'aliment n'était pas en cause, comme Julien et son cassoulet.

Une application qui a changé les soins

En 1978, la psychologue Ilene Bernstein a montré le même phénomène chez des enfants traités par chimiothérapie. Avant leur séance, on leur proposait une glace au goût inhabituel. Ceux qui souffraient ensuite de troubles digestifs à cause du traitement étaient moins nombreux à choisir à nouveau cette glace que les autres. L'étude suggérait que la perte d'appétit des patients atteints de cancer pouvait venir en partie de ces aversions apprises. Depuis, on conseille souvent de proposer un aliment « bouc émissaire », inhabituel, avant une séance de chimiothérapie, pour protéger les aliments du quotidien.

L'aversion à la perte : pourquoi perdre fait plus mal que gagner fait plaisir

C'est sans doute l'usage le plus connu du mot aujourd'hui, grâce à l'économie comportementale.

En 1979, les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky ont publié la théorie des perspectives, qui décrit comment nous prenons réellement nos décisions face au risque. L'une de ses idées centrales est l'aversion à la perte : une perte nous affecte plus fortement qu'un gain de même montant. Dans une version ultérieure de leur modèle (1992), ils estimaient que les pertes pesaient environ deux fois plus que les gains. Kahneman a reçu le prix Nobel d'économie en 2002 pour ces travaux.

Quelques exemples du quotidien :

  • Refuser un pari équitable. Pile vous gagnez 100 €, face vous perdez 100 € : la plupart des gens refusent. Beaucoup ne l'acceptent que si le gain possible atteint environ le double de la perte.
  • Garder un abonnement inutile. Le résilier ressemble à une perte, même si on ne s'en sert plus.
  • S'accrocher à une situation qui ne va plus. Quitter un emploi, un logement, une relation implique de perdre quelque chose de connu, ce qui pèse souvent plus lourd que le gain espéré.

L'ampleur exacte de l'aversion à la perte fait aujourd'hui l'objet de débats entre chercheurs : elle varie selon les situations, les montants et les personnes. Mais l'idée générale reste l'une des plus influentes de la psychologie de la décision. Si vous avez souvent du mal à trancher, notre article pourquoi je n'arrive pas à prendre une décision explore ce mécanisme.

Aversion au risque et aversion à l'ambiguïté

Deux notions voisines sont souvent confondues :

  • l'aversion au risque est le fait de préférer un gain sûr à un gain incertain, même plus élevé en moyenne (« un tiens vaut mieux que deux tu l'auras ») ;
  • l'aversion à l'ambiguïté est le fait de préférer un risque connu à un risque dont on ignore les probabilités.

Chez certaines personnes, la difficulté à supporter l'incertitude devient une vraie souffrance, au cœur de l'anxiété généralisée. Notre article sur la peur qu'il arrive quelque chose de grave en parle.

Avoir de l'aversion pour quelqu'un

C'est l'usage le plus courant dans la vie quotidienne. « Je l'ai pris en aversion dès le premier jour. » D'où vient cette répulsion parfois immédiate pour une personne ?

La première impression, très rapide

En 2006, les chercheurs Janine Willis et Alexander Todorov ont montré des photos de visages inconnus pendant des durées très brèves. Les jugements portés après un dixième de seconde (sur la sympathie, la confiance, la compétence) étaient déjà très proches de ceux portés sans limite de temps. Nous nous faisons une opinion sur quelqu'un presque instantanément. Le problème, c'est que ces impressions reposent sur des indices superficiels, et qu'elles sont souvent fausses.

Ce que l'aversion dit souvent de nous

Une aversion forte pour une personne a plusieurs origines possibles :

  1. Un vrai signal d'alerte. La personne a eu un comportement irrespectueux, manipulateur ou agressif. L'aversion est alors une protection utile. Notre article sur les red flags dans un couple aide à repérer ces signaux.
  2. Une ressemblance. Elle rappelle quelqu'un qui vous a fait du mal, un parent, un ex, un ancien chef. L'aversion vise le souvenir plus que la personne.
  3. Un miroir. Elle montre un trait que vous n'aimez pas chez vous, ou que vous vous interdisez (l'aisance, l'insouciance, l'ambition).
  4. Un conflit de valeurs. Ses choix heurtent quelque chose d'important pour vous.
  5. Une simple différence de style. Trop bruyante, trop lente, trop directe : rien de grave, mais une incompatibilité de rythme.

Nora, 31 ans, n'a jamais supporté sa nouvelle collègue Sarah, « toujours souriante, toujours d'accord avec tout le monde ». Elle la trouve fausse. En y réfléchissant, Nora remarque que Sarah ressemble beaucoup à sa sœur aînée, la « préférée » de leurs parents, toujours conciliante. Ce que Nora oublie, c'est que Sarah n'est pas sa sœur. L'aversion ne disparaît pas d'un coup, mais Nora arrête de lui prêter des intentions qu'elle n'a pas.

L'aversion pour le conflit

Beaucoup de personnes se décrivent comme ayant une « aversion pour le conflit ». Elles évitent les désaccords, acceptent ce qui ne leur convient pas, et finissent par accumuler de la frustration. Cette aversion s'apprend souvent dans l'enfance, dans des familles où les disputes étaient violentes ou, au contraire, interdites. Nos articles pourquoi j'ai peur du conflit et pourquoi je n'arrive pas à dire non détaillent ce mécanisme et les moyens d'en sortir.

La « thérapie par aversion » : une méthode à connaître

On parle de thérapie par aversion quand on associe volontairement un comportement à une sensation désagréable, pour le faire disparaître. Le principe vient du conditionnement. Quelques usages existent encore, par exemple des vernis amers pour arrêter de se ronger les ongles, ou certains médicaments qui provoquent un malaise en cas de consommation d'alcool, prescrits et suivis par un médecin.

Mais cette approche a aussi une histoire sombre. Au XXᵉ siècle, des « thérapies » aversives ont été utilisées pour tenter de « changer » l'orientation sexuelle de personnes homosexuelles, avec des chocs électriques ou des produits vomitifs. Ces pratiques sont inefficaces et dangereuses. En France, les thérapies de conversion sont interdites par une loi de 2022.

Aujourd'hui, les thérapies cognitives et comportementales privilégient des méthodes fondées sur l'exposition progressive, la compréhension et le renforcement positif, plutôt que sur la punition. Notre article sur la TCC en présente le déroulement.

Comment dépasser une aversion ?

Toutes les aversions ne doivent pas être dépassées. Certaines nous protègent. Mais quand elles limitent votre vie, quelques pistes aident.

  1. Identifiez l'origine. Un souvenir précis (la gastro de 2009), une ressemblance, une valeur heurtée ? Nommer la source enlève souvent une partie de la charge.
  2. Distinguez le signal du bruit. Votre aversion pour quelqu'un repose-t-elle sur des faits (ce qu'il a dit ou fait) ou sur une impression ? Les premières impressions sont rapides, mais peu fiables.
  3. Réexposez-vous en douceur. Pour une aversion alimentaire ou une peur légère, des petites expositions répétées, dans de bonnes conditions, diminuent souvent la réaction. Forcer, en revanche, l'aggrave.
  4. Recadrez la perte. Face à une décision bloquée par l'aversion à la perte, demandez-vous : « Si je n'avais pas déjà cette chose, est-ce que je la choisirais aujourd'hui ? »
  5. Faites-vous aider si l'aversion devient envahissante. Une aversion qui ressemble à une phobie, qui vous fait éviter des lieux, des aliments ou des personnes au point de vous gêner, se traite bien avec une thérapie.

4 idées reçues sur l'aversion

« Une aversion, c'est inné. » Beaucoup d'aversions sont apprises, parfois en une seule fois, comme l'a montré John Garcia. Ce qui est en partie inné, c'est la facilité avec laquelle certaines s'installent.

« Si je sais que c'est irrationnel, ça va passer. » Les aversions résistent souvent au raisonnement. Julien sait que son cassoulet n'y était pour rien, et il ne peut toujours pas en manger. L'exposition progressive est généralement plus efficace que l'argumentation.

« Mon aversion pour cette personne prouve qu'elle est mauvaise. » Parfois elle est justifiée, souvent elle repose sur une première impression, une ressemblance ou un miroir. Les jugements faits en un dixième de seconde sont rapides, pas forcément justes.

« L'aversion à la perte est irrationnelle, il faut la supprimer. » Elle peut nous rendre trop prudents, mais elle nous protège aussi de décisions risquées. L'objectif est de la reconnaître, pas de l'éteindre.

En résumé

  • L'aversion est une forte répulsion qui pousse à éviter quelque chose ou quelqu'un ; le mot vient du latin aversio, « se détourner ».
  • Elle se distingue du dégoût (rejet de ce qui paraît contaminant), de la phobie (peur disproportionnée) et de la haine (hostilité).
  • L'aversion gustative s'apprend en une seule fois et résiste au raisonnement (Garcia & Koelling, 1966 ; Bernstein, 1978).
  • L'aversion à la perte : une perte pèse environ deux fois plus qu'un gain équivalent (Kahneman & Tversky).
  • L'aversion pour une personne repose souvent sur une première impression formée en un dixième de seconde (Willis & Todorov, 2006), ou sur une ressemblance.
  • Les thérapies de conversion par aversion sont interdites en France depuis 2022.

Sources et références