La dysmorphophobie, aujourd'hui appelée trouble dysmorphique corporel, est une préoccupation obsédante pour un ou plusieurs défauts physiques que les autres ne voient pas ou jugent minimes : un nez, une peau, des cheveux, une mâchoire. Elle s'accompagne de comportements répétitifs (vérifier dans le miroir, camoufler, se comparer, demander à être rassuré) qui prennent des heures et font souffrir. Elle touche près de 2 % des adultes, se soigne, mais la chirurgie esthétique l'améliore rarement.

En une phrase : la dysmorphophobie n'est pas un problème d'apparence, c'est un problème de regard, et c'est donc le regard, pas le corps, qu'il faut soigner.

Il est 7 h 40. Mathis, 19 ans, est devant le miroir de la salle de bains depuis trente-cinq minutes. Il a vérifié son nez de face, de profil, avec le flash du téléphone, sans le flash. Il a changé trois fois de casquette. Il sait qu'il va être en retard. Il sait aussi que s'il sort comme ça, tout le monde va voir. Voir quoi ? Sa sœur, qui tambourine à la porte, n'a jamais rien remarqué. Ses amis non plus. Le dermatologue a haussé les sourcils.

Mais pour Mathis, c'est la seule chose qu'on voit sur son visage.

Si vous vous reconnaissez, sachez que ce que vous vivez porte un nom, qu'il est plus fréquent qu'on ne le croit, et qu'il existe des traitements efficaces.

Qu'est-ce que la dysmorphophobie ?

Le terme a été inventé en 1891 par le psychiatre italien Enrico Morselli, qui décrivait des patients persuadés d'être difformes alors qu'ils ne l'étaient pas. Aujourd'hui, les classifications médicales parlent de trouble dysmorphique corporel (TDC, ou body dysmorphic disorder en anglais).

Dans le DSM-5, le manuel de référence de l'Association américaine de psychiatrie, ce trouble est classé dans la même famille que le trouble obsessionnel-compulsif (TOC). Ce rapprochement est éclairant : comme dans le TOC, on trouve des pensées intrusives et des comportements répétitifs qui soulagent un instant puis entretiennent le problème.

Le diagnostic repose sur quatre éléments :

  1. une préoccupation pour un ou plusieurs défauts perçus de l'apparence, invisibles ou légers pour les autres ;
  2. des comportements répétitifs (vérifier, camoufler, se comparer, toucher, demander à être rassuré) ou des actes mentaux en réaction à cette préoccupation ;
  3. une souffrance importante ou une gêne dans la vie sociale, scolaire, professionnelle ;
  4. une préoccupation qui ne s'explique pas mieux par un trouble des conduites alimentaires (quand elle porte uniquement sur le poids, on pense d'abord à l'anorexie ou à la boulimie).

Le DSM-5 distingue aussi le degré de conscience du trouble : certaines personnes savent que leur perception est probablement exagérée, d'autres en sont presque certaines, d'autres encore en sont totalement convaincues. Ce dernier cas n'est pas rare et ne veut pas dire que la personne « délire » au sens courant.

Complexe ou dysmorphophobie : quelle différence ?

Presque tout le monde a un complexe. On n'aime pas son nez, ses cuisses, ses dents de devant. Ce n'est pas une maladie. Notre article je n'aime pas mon corps aborde ce rapport difficile et banal à son image.

La dysmorphophobie, c'est autre chose. Voici ce qui fait la différence :

ComplexeDysmorphophobie
Temps passé à y penserQuelques moments, surtout dans certaines situationsSouvent plus d'une heure par jour, parfois plusieurs
Ce que voient les autresUn trait réel, parfois visibleUn défaut invisible ou très léger
ComportementsOccasionnels (une retouche photo, un vêtement choisi)Répétitifs, ritualisés, difficiles à arrêter
Effet du miroirNeutre ou un peu désagréableAngoisse, ou au contraire évitement total des miroirs
Impact sur la vieLimitéRetards, absences, sorties annulées, isolement
RassuranceApaiseApaise quelques minutes, puis le doute revient

La question la plus utile n'est donc pas « est-ce que je suis vraiment moche ? », mais « combien de place cette pensée prend-elle dans ma vie ? »

Les signes de la dysmorphophobie

Les zones les plus fréquemment visées sont la peau (acné, cicatrices, rougeurs, rides), les cheveux (calvitie, pilosité), le nez, mais n'importe quelle partie du corps peut être concernée, et la préoccupation peut changer de cible avec le temps.

Les comportements les plus fréquents :

  • vérifier dans le miroir (ou dans les vitrines, l'écran du téléphone) très souvent, ou au contraire fuir tous les miroirs ;
  • camoufler : maquillage épais, casquette, cheveux devant le visage, vêtements amples, postures étudiées pour cacher une zone ;
  • se comparer sans cesse aux autres, dans la rue, sur les réseaux sociaux ;
  • demander à être rassuré (« Ça se voit, là ? ») ou au contraire n'en parler à personne par honte ;
  • toucher ou mesurer la zone, la photographier sous tous les angles ;
  • triturer sa peau pour « corriger » des imperfections, jusqu'à créer des lésions ;
  • multiplier les rendez-vous chez le dermatologue, le dentiste ou le chirurgien ;
  • éviter les situations : photos, piscine, rendez-vous amoureux, lumière vive, parfois l'école ou le travail.

La souffrance est réelle et souvent intense. Beaucoup de personnes décrivent une honte profonde, la peur d'être jugées vaniteuses, et une solitude d'autant plus grande qu'elles n'osent pas en parler. Si la honte fait partie de votre quotidien, notre article pourquoi j'ai honte de moi peut vous aider à la comprendre.

Combien de personnes sont touchées ?

En 2016, le psychiatre britannique David Veale et ses collègues ont rassemblé dans une revue systématique les études de prévalence disponibles. Leurs estimations pondérées :

ContextePart de personnes atteintes
Adultes en population générale1,9 %
Adolescents2,2 %
Étudiants3,3 %
Patients en consultation de dermatologie11,3 %
Patients en chirurgie esthétique (toutes interventions)13,2 %
Patients candidats à une rhinoplastie20,1 %

Deux enseignements se dégagent. D'abord, la dysmorphophobie est aussi fréquente que d'autres troubles bien connus, mais beaucoup moins repérée. Ensuite, une part importante des personnes atteintes se retrouve dans les cabinets de dermatologie et de chirurgie, plutôt que chez le psychiatre ou le psychologue.

Les auteurs notent aussi que les femmes sont plus nombreuses dans la plupart des contextes, mais pas en dermatologie ni en chirurgie esthétique, où les hommes sont autant concernés. Le trouble commence le plus souvent à l'adolescence.

Pourquoi la chirurgie ne règle presque jamais le problème

C'est contre-intuitif, et c'est pourtant l'un des résultats les plus solides sur le sujet.

En 2005, l'équipe de la psychiatre américaine Katharine Phillips, spécialiste mondiale du trouble, a interrogé 200 personnes atteintes de dysmorphophobie sur les traitements non psychiatriques qu'elles avaient cherchés. 71 % avaient demandé un traitement dermatologique, chirurgical ou dentaire, et 64 % en avaient reçu un. Les plus fréquents : les traitements de l'acné, puis la chirurgie, en tête la rhinoplastie. Conclusion des auteurs : ces traitements amélioraient rarement le trouble.

Pourquoi ? Parce que le problème ne se situe pas dans le défaut, mais dans la façon dont le cerveau le traite. Après une intervention, plusieurs scénarios sont fréquents :

  • la préoccupation se déplace vers une autre partie du corps ;
  • le résultat est jugé décevant, même s'il est techniquement réussi ;
  • la personne demande de nouvelles retouches ;
  • dans certains cas, la colère se retourne contre le chirurgien.

C'est pourquoi de nombreux chirurgiens et dermatologues cherchent désormais à repérer ce trouble avant d'intervenir. Si un professionnel vous propose d'en parler plutôt que d'opérer, ce n'est pas un refus de vous aider. C'est souvent la meilleure aide possible.

Laura, 31 ans, s'est fait refaire le nez à 24 ans, après six ans de vérifications quotidiennes. Pendant trois semaines, elle s'est sentie libérée. Puis elle a commencé à trouver ses narines asymétriques, puis son menton fuyant. Elle a consulté deux autres chirurgiens. Ce qu'elle oubliait en enchaînant les rendez-vous : à 18 ans, c'était déjà le nez ; à 15 ans, c'était la peau. La cible changeait, l'angoisse restait la même. C'est le psychiatre consulté pour une dépression qui a mis le premier un nom sur ce qu'elle vivait.

Les formes particulières : bigorexie et dysmorphie selfie

La dysmorphie musculaire (ou bigorexie)

En 1997, le psychiatre américain Harrison Pope et ses collègues ont décrit une forme particulière de dysmorphophobie, qu'ils ont appelée dysmorphie musculaire. Elle touche surtout des hommes, souvent très musclés, convaincus pourtant d'être trop petits ou pas assez musclés. Elle s'accompagne d'un entraînement excessif, de régimes stricts, parfois de prise de stéroïdes, et d'une angoisse à l'idée de manquer une séance. Le DSM-5 la reconnaît comme une forme spécifique du trouble. On la surnomme souvent bigorexie.

La « dysmorphie Snapchat »

En 2018, trois médecins de l'université de Boston, Susruthi Rajanala, Mayra Maymone et Neelam Vashi, ont alerté dans la revue JAMA Facial Plastic Surgery sur un phénomène nouveau : des patients venus consulter non plus avec la photo d'une célébrité, mais avec leur propre visage retouché par un filtre. Ils ont proposé le terme de « dysmorphie Snapchat ». Il ne s'agit pas d'un diagnostic officiel, mais d'une alerte : les filtres et les selfies multiplient les occasions de se scruter et fixent un idéal impossible, celui d'un visage qui n'existe pas.

Les réseaux sociaux ne créent pas à eux seuls la dysmorphophobie, mais ils peuvent la nourrir chez les personnes vulnérables. Si vous ne supportez pas votre image en photo sans aller jusque-là, notre article pourquoi je ne m'aime pas en photo explique les mécanismes ordinaires derrière ce malaise.

D'où vient la dysmorphophobie ?

Comme la plupart des troubles psychiques, elle naît d'une combinaison de facteurs, aucun ne suffisant seul :

  • une vulnérabilité biologique : le trouble est plus fréquent dans les familles où existent des TOC ou des troubles proches ;
  • une façon particulière de traiter les images : plusieurs études suggèrent que les personnes atteintes se focalisent davantage sur les détails d'un visage que sur l'ensemble, ce qui grossit les petites imperfections ;
  • des expériences de moqueries sur l'apparence, surtout à l'adolescence ;
  • un perfectionnisme marqué et une grande sensibilité au rejet ;
  • un environnement qui accorde une grande importance à l'apparence.

Aucune de ces causes n'est une faute. Et surtout, comprendre d'où vient le trouble ne suffit pas à le faire disparaître : c'est le traitement qui fait la différence.

Comment soigner la dysmorphophobie ?

La bonne nouvelle, c'est qu'il existe des traitements dont l'efficacité est démontrée. Au Royaume-Uni, les recommandations officielles du NICE (l'équivalent britannique de la Haute Autorité de santé) préconisent deux approches, seules ou associées.

La thérapie cognitive et comportementale

C'est le traitement psychologique de référence. Une TCC adaptée à la dysmorphophobie comprend généralement :

  • l'exposition avec prévention de la réponse : affronter progressivement les situations évitées (sortir sans casquette, accepter une photo) sans recourir aux rituels de vérification ou de camouflage ;
  • le réentraînement perceptif au miroir : apprendre à se regarder en entier, en décrivant son reflet de façon neutre, plutôt que de zoomer sur la zone détestée ;
  • le travail sur les pensées automatiques (« tout le monde va remarquer mon nez », « si je ne suis pas parfait, on me rejettera ») ;
  • la réduction progressive des comportements de réassurance, y compris auprès des proches.

Les médicaments

Certains antidépresseurs de la famille des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) sont efficaces dans la dysmorphophobie, souvent à des doses plus élevées et pendant plus longtemps que dans la dépression. Ils sont prescrits par un médecin, généralement un psychiatre, et ne doivent jamais être arrêtés brutalement.

Ce que les proches peuvent faire

  • Ne pas répondre sans fin aux questions de réassurance. Répondre « mais non, ça ne se voit pas » pour la vingtième fois soulage quelques minutes et entretient le trouble. Mieux vaut dire, avec douceur : « Je vois que tu es très inquiet. Je crois que c'est le trouble qui parle. »
  • Ne pas se moquer ni minimiser. « Arrête, tu es très beau » est bien intentionné, mais la personne entend « tu ne comprends pas ».
  • Encourager une consultation, sans ultimatum, en parlant de la souffrance plutôt que de l'apparence.

5 idées reçues sur la dysmorphophobie

« C'est de la coquetterie ou du narcissisme. » Non. Les personnes atteintes ne se trouvent pas belles, elles se trouvent difformes. Elles souffrent de leur image au point de s'isoler. C'est l'inverse de la vanité.

« Il suffit de leur dire qu'elles sont belles. » La réassurance soulage quelques instants, puis le doute revient, encore plus fort. C'est d'ailleurs l'un des mécanismes qui entretiennent le trouble.

« Une opération réglera le problème. » Les études montrent que les traitements esthétiques améliorent rarement la dysmorphophobie. La préoccupation se déplace souvent vers une autre partie du corps.

« Ça ne touche que les femmes. » Les femmes sont un peu plus nombreuses en population générale, mais les hommes sont autant concernés dans les consultations de dermatologie et de chirurgie esthétique, et la dysmorphie musculaire les touche surtout.

« Ça passera avec l'âge. » Sans traitement, le trouble a tendance à durer de nombreuses années. Avec un traitement adapté, beaucoup de personnes s'améliorent nettement.

Quand consulter ?

Parlez-en à votre médecin traitant, à un psychiatre ou à un psychologue si :

  • vous pensez à un défaut de votre apparence plus d'une heure par jour ;
  • vous évitez des situations (sorties, photos, cours, travail, rendez-vous) à cause de lui ;
  • vous multipliez les rendez-vous esthétiques sans être soulagé·e ;
  • vous vous abîmez la peau en essayant de la corriger ;
  • vous vous sentez déprimé·e, sans espoir, ou vous avez des idées suicidaires.

Ce dernier point est important. En 2006, Katharine Phillips et William Menard ont suivi 185 personnes atteintes de dysmorphophobie pendant quatre ans : en moyenne, 57,8 % d'entre elles rapportaient des idées suicidaires chaque année, et 2,6 % faisaient une tentative de suicide par an. Ce n'est pas un trouble « superficiel ». Si vous pensez au suicide, appelez le 3114, gratuit et disponible 24 h/24, ou le 15 en cas d'urgence.

En résumé

  • La dysmorphophobie, ou trouble dysmorphique corporel, est une préoccupation obsédante pour un défaut physique invisible ou minime.
  • Elle touche environ 1,9 % des adultes, et jusqu'à 20 % des candidats à une rhinoplastie.
  • Elle se reconnaît au temps qu'elle prend, aux rituels (miroir, camouflage, comparaison, réassurance) et à la souffrance qu'elle provoque.
  • La chirurgie esthétique l'améliore rarement : la préoccupation se déplace.
  • Les traitements efficaces sont la TCC (exposition, réentraînement au miroir) et certains antidépresseurs ISRS.
  • Le risque suicidaire est élevé : en parler n'est jamais exagéré.

Sources et références