Le harcèlement scolaire, ce sont des violences répétées (moqueries, mises à l'écart, coups, rumeurs, messages) qu'un ou plusieurs élèves font subir à un autre, qui ne parvient pas à se défendre. En France, il touche environ 3 % des écoliers, 5 % des collégiens et 3 % des lycéens selon les chiffres officiels de novembre 2024. Depuis 2022, c'est un délit. Si vous pensez que votre enfant est concerné, le premier réflexe est d'écouter sans dramatiser, puis d'alerter l'école par écrit et d'appeler le 3018.
En une phrase : le harcèlement ne tient pas à la méchanceté d'un seul élève, il tient au silence d'un groupe entier, et c'est ce silence qu'il faut briser en premier.
Léo a 11 ans. Depuis la rentrée, il a mal au ventre le dimanche soir. Il a « perdu » deux trousses et sa calculatrice. Il ne parle plus de son copain Hugo. Quand sa mère lui demande si tout va bien au collège, il hausse les épaules : « Ouais. » Un soir, elle le trouve en train d'effacer des messages sur son téléphone. Il pleure, puis la supplie : « Ne dis rien. Ça va être pire. »
Cette phrase, presque tous les enfants harcelés la prononcent. Elle est la raison pour laquelle tant de situations durent des mois avant d'être découvertes.
Qu'est-ce que le harcèlement scolaire ?
Le psychologue norvégien Dan Olweus, pionnier des recherches sur le sujet dans les années 1970, l'a défini par trois critères qui font toujours référence :
- La répétition : les violences se produisent régulièrement, sur une période plus ou moins longue.
- L'intention de nuire : il ne s'agit pas d'un accident ni d'un conflit ponctuel.
- Le déséquilibre de force : la victime n'arrive pas à se défendre, parce qu'elle est seule, plus jeune, plus fragile, ou simplement prise dans un groupe.
C'est ce troisième point qui distingue le harcèlement d'une dispute ou d'une bagarre. Deux enfants qui se battent à égalité ont un conflit. Un enfant visé chaque jour par plusieurs autres, sans pouvoir répliquer, est harcelé.
Le harcèlement prend plusieurs formes, souvent mêlées :
| Forme | Exemples |
|---|---|
| Verbale | Surnoms, moqueries sur le physique, le nom, l'accent, insultes |
| Physique | Bousculades, coups, croche-pieds, affaires abîmées ou volées |
| Relationnelle | Mise à l'écart, rumeurs, « on ne joue pas avec lui », exclusion des groupes |
| Cyberharcèlement | Messages, photos ou vidéos humiliantes, faux comptes, exclusion des groupes de discussion |
| Sexuelle ou sexiste | Remarques sur le corps, gestes déplacés, diffusion d'images intimes |
Le cyberharcèlement a changé la donne : il ne s'arrête plus à la sortie de l'école. Il suit l'enfant dans sa chambre, le soir, le week-end, pendant les vacances.
Combien d'élèves sont concernés en France ?
Depuis 2023, tous les élèves du CE2 à la terminale sont invités à remplir chaque année, en novembre, un questionnaire anonyme d'auto-évaluation. Selon la note publiée par la DEPP (le service statistique de l'Éducation nationale) en juillet 2025, à partir de la campagne de novembre 2024 :
- 3 % des écoliers (CE2 au CM2), 5 % des collégiens et 3 % des lycéens sont en situation de harcèlement : ils subissent des atteintes répétées et ont une perception négative de leur vie à l'école ;
- au-delà, 18 % des écoliers, 7 % des collégiens et 5 % des lycéens présentent des signaux de vulnérabilité ;
- les filles sont autant concernées que les garçons ;
- en primaire, les CE2 sont les plus touchés (5 %) ; au lycée, les élèves de CAP et de lycée professionnel public le sont deux fois plus (6 %).
Ces pourcentages paraissent faibles. Rapportés aux effectifs, ils représentent plusieurs centaines de milliers d'enfants. Dans une classe de 28 élèves de collège, c'est statistiquement plus d'un élève.
Les signes qui doivent alerter les parents
Un enfant harcelé en parle rarement, par honte, par peur des représailles ou pour ne pas inquiéter ses parents. Les signes sont donc souvent indirects. Un seul ne suffit pas, mais plusieurs qui apparaissent en même temps doivent vous faire poser la question.
Les signes physiques et matériels
- maux de ventre, de tête ou nausées, surtout le dimanche soir et le matin avant l'école, qui disparaissent pendant les vacances ;
- vêtements déchirés, affaires perdues, abîmées ou « oubliées » de plus en plus souvent ;
- bleus ou égratignures expliqués de façon vague ;
- argent de poche qui disparaît, demandes d'argent inhabituelles.
Les signes de comportement
- refus d'aller à l'école, prétextes pour rester à la maison, retards ;
- trajets modifiés, envie d'être accompagné alors qu'il était autonome ;
- isolement : plus d'invitations, plus de copains cités, anniversaires sans personne ;
- baisse des notes, perte d'intérêt pour des activités qu'il aimait ;
- réaction vive au téléphone : sursaut à chaque notification, téléphone caché, ou au contraire refus soudain de l'utiliser.
Les signes émotionnels
- tristesse, irritabilité, crises de colère inhabituelles ;
- troubles du sommeil, cauchemars, retour du pipi au lit chez les plus jeunes ;
- phrases dévalorisantes : « je suis nul », « personne ne m'aime », « je suis moche » ;
- dans les cas graves, idées noires ou propos sur la mort.
Le refus scolaire peut avoir d'autres causes (anxiété, difficultés d'apprentissage, phobie scolaire). Notre article mon enfant ne veut pas aller à l'école vous aide à faire la différence.
Comment faire parler un enfant harcelé ?
C'est souvent l'étape la plus délicate. Quelques principes aident.
- Choisissez un moment détendu, côte à côte. En voiture, en cuisinant, en promenade. Un face-à-face solennel ressemble à un interrogatoire.
- Posez des questions ouvertes et concrètes. Plutôt que « Est-ce qu'on t'embête ? » (qui appelle un « non »), essayez « Avec qui tu as mangé à la cantine ? », « C'est quoi le pire moment de la journée ? ».
- Parlez de vous ou d'autres. « Quand j'étais au collège, il y avait un garçon que tout le monde embêtait… » ouvre une porte sans l'obliger à la franchir.
- Ne promettez pas le secret absolu, mais promettez de ne rien faire sans lui en parler d'abord. C'est la promesse qui compte vraiment pour lui.
- Ne minimisez pas (« ce n'est rien, ignore-les ») et ne dramatisez pas devant lui (colère, menaces d'aller « régler ça »). Les deux le poussent à se taire.
- Dites-lui clairement que ce n'est pas sa faute. Un enfant harcelé finit presque toujours par croire qu'il a mérité ce qui lui arrive.
Inaya, 9 ans, avait cessé de jouer au foot à la récréation. Sa mère pensait qu'elle grandissait, que ses goûts changeaient. Un soir, en préparant une pizza, elle lui a demandé quel était le moment le plus nul de sa journée. Réponse immédiate : « La récré. » Puis, dix minutes plus tard : « Parce que Lina dit que je pue et tout le monde rit. » Ce que sa mère avait oublié de se demander : pourquoi une petite fille qui adorait le foot l'avait abandonné du jour au lendemain, en plein mois d'octobre.
Que faire si votre enfant est harcelé ? Les étapes
1. Écouter et noter
Notez tout, avec les dates : ce qui s'est passé, qui était présent, les mots exacts. Faites des captures d'écran des messages, publications et profils (avec la date et l'adresse de la page visible). Ne répondez pas aux harceleurs et ne contactez pas leurs parents directement : cela aggrave presque toujours la situation.
2. Alerter l'école, par écrit
Prenez rendez-vous avec l'enseignant (en primaire), le conseiller principal d'éducation ou le chef d'établissement (au collège et au lycée). Confirmez ensuite par un courriel ou un courrier qui résume les faits et demande des mesures. L'écrit crée une trace et oblige l'établissement à répondre.
Depuis la loi de 2022, la scolarité sans harcèlement est un droit inscrit dans le Code de l'éducation. Tous les établissements publics doivent appliquer le programme pHARe, qui prévoit des équipes formées, un protocole de prise en charge et des élèves ambassadeurs. Demandez explicitement : « Quel est le protocole pHARe dans l'établissement et qui est la personne référente ? »
3. Appeler le 3018
Le 3018 est le numéro national unique contre le harcèlement scolaire et le cyberharcèlement depuis la fusion avec l'ancien 3020, annoncée dans le plan interministériel de septembre 2023. Il est gratuit et anonyme, joignable par téléphone, tchat et via une application. Il est géré par l'association e-Enfance et peut :
- conseiller l'enfant et les parents ;
- faire supprimer rapidement des contenus sur les réseaux sociaux grâce à un statut de signaleur de confiance auprès des plateformes ;
- faire le lien avec l'Éducation nationale.
Les horaires évoluent : vérifiez-les sur le site officiel 3018.fr.
4. Si l'école ne réagit pas
- Relancez par écrit et demandez un rendez-vous avec le chef d'établissement.
- Saisissez la direction académique (le DASEN) ou le référent harcèlement de votre académie.
- Depuis un décret d'août 2023, en primaire, l'élève harceleur peut être changé d'école en dernier recours, sur décision du directeur académique. Au collège et au lycée, une procédure disciplinaire doit être engagée, y compris si le harceleur est inscrit dans un autre établissement.
5. Envisager la plainte
Si les faits sont graves (violences physiques, menaces, diffusion d'images, cyberharcèlement massif) ou si rien ne bouge, vous pouvez porter plainte au commissariat ou à la gendarmerie, au nom de votre enfant. Joignez vos notes et vos captures d'écran. Un médecin peut constater les blessures et l'impact psychologique, ce qui compte dans le dossier.
6. Soigner, pas seulement protéger
Une fois la situation stoppée, l'enfant ne va pas forcément mieux tout de suite. Un accompagnement par un psychologue (scolaire ou libéral) l'aide à retrouver confiance. Les activités hors de l'école (sport, musique, club) sont précieuses : elles lui offrent un autre groupe, une autre image de lui-même.
Ce que dit la loi
La loi n° 2022-299 du 2 mars 2022 a fait du harcèlement scolaire un délit spécifique, inscrit à l'article 222-33-2-3 du Code pénal. Il s'applique à tout élève ou adulte de l'établissement qui harcèle un élève. Les peines maximales encourues par un majeur sont :
| Conséquences pour la victime | Peine maximale |
|---|---|
| Aucune incapacité de travail ou jusqu'à 8 jours | 3 ans de prison et 45 000 € d'amende |
| Incapacité de travail de plus de 8 jours | 5 ans de prison et 75 000 € d'amende |
| Suicide ou tentative de suicide | 10 ans de prison et 150 000 € d'amende |
Pour les mineurs, ce sont les règles de la justice des mineurs qui s'appliquent : les peines sont atténuées et la priorité va aux mesures éducatives. L'objectif n'est pas d'envoyer des enfants en prison, mais de marquer clairement l'interdit et de protéger la victime. Pour un conseil personnalisé, un avocat ou un point d'accès au droit pourra vous orienter.
Ce que montre la recherche
Le harcèlement laisse des traces jusqu'à l'âge adulte
En 2014, une équipe du King's College de Londres, dirigée par Louise Arseneault et Ryu Takizawa, a analysé le suivi de 7 771 Britanniques nés en 1958, dont les parents avaient signalé le harcèlement à 7 et 11 ans. À 50 ans, ceux qui avaient été fréquemment harcelés présentaient plus de dépression, de troubles anxieux et d'idées suicidaires, ainsi qu'une vie sociale et économique plus fragile. Des effets comparables à ceux d'un placement en famille d'accueil dans l'enfance.
Une autre étude, menée aux États-Unis par William Copeland et ses collègues sur 1 420 jeunes, a montré que les victimes, mais aussi les élèves à la fois harceleurs et harcelés, présentaient davantage de troubles anxieux et de dépressions au début de l'âge adulte, même après avoir tenu compte de leurs difficultés pendant l'enfance.
Ce sont les témoins qui peuvent tout changer
La psychologue finlandaise Christina Salmivalli a montré dès 1996 que le harcèlement est un phénomène de groupe. Autour du harceleur gravitent des assistants qui participent, des renforçateurs qui rient et encouragent, des spectateurs qui se taisent, et parfois des défenseurs qui prennent le parti de la victime.
Une étude d'observation menée dans des cours de récréation canadiennes par Lynn Hawkins, Debra Pepler et Wendy Craig (2001) a montré que des camarades étaient présents dans 88 % des épisodes de harcèlement, mais n'intervenaient que dans 19 % des cas. Pourtant, quand ils intervenaient, la majorité de ces interventions (57 %) faisait cesser le harcèlement.
C'est sur cette idée que repose le programme finlandais KiVa, qui travaille avec l'ensemble de la classe plutôt qu'avec le seul couple harceleur-victime. Évalué auprès de 8 237 élèves dans 78 écoles tirées au sort, il a réduit significativement la victimation en neuf mois. Le programme français pHARe s'en inspire en partie.
Et si votre enfant est le harceleur ?
C'est l'appel que personne n'a envie de recevoir. Quelques repères :
- Ne niez pas en bloc et n'accusez pas la victime. Écoutez ce que l'école décrit.
- Parlez avec votre enfant sans l'humilier. Cherchez à comprendre : imitation d'un groupe, besoin d'être populaire, colère qu'il ne sait pas exprimer, parfois harcèlement subi ailleurs.
- Nommez les faits et leurs conséquences. Beaucoup d'enfants minimisent sincèrement : « c'était pour rire ». Les aider à se mettre à la place de l'autre fait partie de la réponse.
- Fixez une réparation concrète, en lien avec l'école.
- Faites-vous aider si le comportement se répète. Un enfant qui harcèle va rarement bien.
Les études de Copeland montrent d'ailleurs que les enfants à la fois harceleurs et harcelés sont ceux qui vont le plus mal à l'âge adulte. Les aider, c'est aussi les protéger.
5 idées reçues sur le harcèlement scolaire
« Ça forge le caractère. » Non. Les études de suivi montrent des effets durables sur la santé mentale, jusqu'à 50 ans. Le harcèlement n'endurcit pas : il fragilise.
« Il suffit d'ignorer les moqueries. » Ignorer peut fonctionner face à une taquinerie isolée. Face à un harcèlement installé, ce conseil laisse l'enfant seul et renforce son sentiment que personne ne l'aidera.
« Ce sont des histoires d'enfants, ils doivent régler ça entre eux. » Le déséquilibre de force est justement ce qui empêche l'enfant de régler la situation seul. C'est aux adultes d'intervenir.
« S'il est harcelé, c'est qu'il est différent. » Tout enfant peut être harcelé. Une différence (physique, accent, handicap, bons résultats, timidité) sert souvent de prétexte, pas de cause. La cause, c'est la dynamique du groupe.
« Changer d'école règle le problème. » Parfois, c'est une solution nécessaire. Mais si l'enfant n'est pas aidé à se reconstruire, la peur et le sentiment de honte le suivent. Et le harceleur, lui, reste en place avec une nouvelle cible.
Quand consulter en urgence
Ne restez pas seul·e et consultez rapidement (médecin, psychologue, urgences pédiatriques) si votre enfant :
- parle de mourir, de disparaître ou de se faire du mal ;
- se scarifie ou se blesse ;
- ne dort plus, ne mange plus, refuse totalement de sortir ;
- a été victime de violences physiques ou sexuelles.
Le 3114 (numéro national de prévention du suicide) répond 24 h/24 aux jeunes comme aux parents inquiets. En cas de danger immédiat, appelez le 15 ou le 112. Le 119 (Allô Enfance en danger) peut aussi être joint à tout moment.
En résumé
- Le harcèlement scolaire repose sur trois critères : répétition, intention de nuire, déséquilibre de force.
- En novembre 2024, il touchait 3 % des écoliers, 5 % des collégiens et 3 % des lycéens selon la DEPP.
- Les signes sont souvent indirects : maux de ventre le dimanche soir, affaires perdues, isolement, réactions au téléphone.
- Les bons réflexes : écouter, noter, alerter l'école par écrit, appeler le 3018, porter plainte si nécessaire.
- C'est un délit depuis la loi du 2 mars 2022.
- Les témoins sont la clé : quand un camarade intervient, le harcèlement s'arrête souvent.
Sources et références
- DEPP (2025). Journée nationale de lutte contre le harcèlement à l'école : résultats de la grille d'auto-évaluation des élèves. Note d'information n° 25.43, juillet 2025.
- Justice.fr (ministère de la Justice) : Harcèlement scolaire au collège et au lycée et à l'école primaire.
- Takizawa, R., Maughan, B., & Arseneault, L. (2014). Adult health outcomes of childhood bullying victimization: Evidence from a five-decade longitudinal British birth cohort. American Journal of Psychiatry, 171(7), 777-784.
- Copeland, W. E., Wolke, D., Angold, A., & Costello, E. J. (2013). Adult psychiatric outcomes of bullying and being bullied by peers in childhood and adolescence. JAMA Psychiatry, 70(4), 419-426.
- Hawkins, D. L., Pepler, D. J., & Craig, W. M. (2001). Naturalistic observations of peer interventions in bullying. Social Development, 10(4), 512-527.
- Kärnä, A., Voeten, M., Little, T. D., et al. (2011). A large-scale evaluation of the KiVa antibullying program: Grades 4-6. Child Development, 82(1), 311-330.